Monsieur le Duc et madame la Duchesse.—Une Terrasse.
J’allais m’endormir, quand je crus m’apercevoir que je n’étais pas seule sur la terrasse: j’entrevis en effet, à la faible clarté des étoiles, un Hibou qui enveloppait galamment dans l’une de ses ailes une Chouette d’assez bonne apparence, tandis qu’il se drapait avec l’autre comme un héros d’opéra dans son manteau.
En prêtant un peu l’oreille, j’entendis qu’il s’agissait de la lune, de la nuit brune, etc.; tout cela se disait ou se chantait sur un air passablement lamentable.
Pauvre lune! s’il fallait en croire les amoureux, tu n’aurais été faite que pour eux.
Pour rien au monde je n’aurais voulu être indiscrète ni prendre une hospitalité qui ne pouvait guère, d’ailleurs, m’être refusée. Je m’adressai donc poliment à une Chauve-Souris de service qui vint à passer. «Ma bonne, lui dis-je, veuillez faire savoir à vos maîtres qu’une Corneille de cent ans leur demande l’hospitalité pour une nuit.
—Qu’appelez-vous votre bonne? me répondit la Chauve-Souris d’un air piqué; apprenez que je ne suis la bonne de personne. Je suis au service de madame la Duchesse, et j’ai l’honneur d’être sa première camériste. Mais qui êtes-vous, madame la Corneille de cent ans? de quelle part venez-vous? comment vous annoncerai-je? quel est votre titre?
—Mon titre? repris-je. Mais je suis très-fatiguée, j’ai besoin de repos, et je ne sache pas qu’on en puisse trouver un meilleur pour demander ce que je demande, le droit de dormir sans aller plus loin.
—Voilà un beau titre en effet, me répliqua la sotte pécore tout en s’en allant. Croyez-vous que les grands personnages, comme il en vient au château, soient jamais fatigués? Ils n’ont rien à faire et volent tout doucement.»
Au bout d’un instant, je vis arriver une autre Chauve-Souris. Celle-ci, n’étant encore que la troisième des Chauves-Souris de service de madame la Duchesse, était moins impertinente que la première. «Bon Dieu! me dit-elle, la première camériste vient d’être grondée à cause de vous. Madame chantait un nocturne avec monsieur, et dans ces moments-là elle n’entend pas qu’on la dérange: madame vous fait dire qu’elle n’est pas visible. D’ailleurs, madame ne reçoit que des personnes titrées, et vous n’avez point de titres.