Un vieux Faucon.
Ce superbe vieux mur entourait une cour vieille aussi. Une vigne vierge embrassait de ses vertes pousses tout un pan de la muraille. Des scolopendres, des lis et des tulipes sauvages croissaient entre les marches d’un perron délabré qu’un lierre recouvrait en partie. Les humbles fleurs blanches de la bourse-à-pasteur, les boutons-d’or, les giroflées jaunes, l’œillet rougeâtre, le pâle réséda, les vipérines bleues et roses se faisaient jour entre les dalles et disputaient la terre aux mousses, aux lichens, aux graminées, aux ronces et aux orties.
Des gueules-de-loup, des perce-pierres et les touffes hardies des coquelicots couleur de feu vivaient au milieu des décombres qu’elles semblaient enflammer.
Où l’Homme n’est plus, la nature reprend ses droits.
Cette vieille cour appartenait à un vieux Faucon qui n’avait pas grand’chose, parce que les révolutions l’avaient ruiné, mais qui donnait tout ce qu’il avait et vivait pauvrement, mais noblement, faisant volontiers les honneurs de sa cour aux animaux égarés; aussi était-elle toujours encombrée de bêtes à toutes pattes, à tout poil et à toutes plumes, de Rats sans ressources, de Musaraignes et de Taupes attardées, de Grillons, de Cigales et autres musiciens sans asile; quelques-uns même s’y étaient fixés à demeure. Les Pierrots n’y manquaient pas, et un Mulot très-entêté était parvenu, malgré toutes les difficultés que lui avait présentées la nature calcaire d’un terrain stratifié, à se creuser sous une dalle un trou fort profond.
Le digne seigneur était allié aux espèces les plus nobles de France, et comptait des Phénix, des Merlettes et des Hermines dans sa famille.
C’était un vieillard encore sec et vigoureux. Il y avait dans toute sa personne cette grâce naturelle et imposante des Oiseaux de grande race, cette simple majesté qui, dit-on, devient de jour en jour plus rare; et quand la goutte (cette maladie des nobles, qui s’est fait peuple comme le reste, et qui a eu tort) lui laissait quelque répit, il fallait l’entendre raconter ses prouesses d’autrefois; alors sa haute taille se redressait, son œil brillait comme l’œil de l’Aigle et semblait défier le temps lui-même. «Un jour, (disait-il souvent), et c’était là un de ses glorieux souvenirs, un jour j’échappai au page qui me portait, et je chassai librement pendant toute une semaine. Ah! j’étais le premier Faucon de France! Aussi, quand je reparus, ma belle maîtresse fut-elle si aise de me revoir qu’elle me baisa de toute son âme en me remerciant d’être revenu. Le pauvre page avait été grondé, mon retour lui valut sa grâce.»
Et un Mulot très-entêté était parvenu à se creuser, malgré toutes les difficultés, etc.