A une heure et demie, des bruits étranges commencèrent à circuler, chacun se parlait à l’oreille; le marié, furieux, disait-on, cherchait et cherchait en vain sa femme disparue depuis vingt minutes.

Quelques Insectes de ses amis lui affirmèrent obligeamment, pour le rassurer sans doute, qu’elle venait de danser une mazureck avec un Insecte fort bien mis et beau danseur, son parent, le même qui le matin avait assisté comme témoin à la célébration du mariage. «La perfide! s’écria le pauvre mari désespéré; la perfide! je me vengerai!»

J’eus pitié de son désespoir. «Viens, lui dis-je, calme-toi et ne te venge pas, la vengeance ne répare rien. Toi qui as semé l’inconstance, il est triste, mais il est juste que tu recueilles ce que tu as semé. Oublie: cette fois, tu feras bien. Il ne s’agit pas de maudire la vie, mais de la porter.

—Tu as raison! s’écria-t-il; décidément, l’amour n’est pas le bonheur.» Et je parvins à l’entraîner loin de ce champ tout à l’heure si animé, dont la nouvelle de son infortune avait fait un désert.

La colère des Papillons n’a guère plus de portée qu’une boutade. La nuit était sereine, l’air était pur, c’en fut assez pour que sa belle humeur lui revint; et en quittant les jardins de la Favorite, il souhaita presque gaiement le bonsoir à une Belle-de-Nuit qui veillait près d’une Belle-de-Jour endormie.

Arrivés sur la route: «Tiens, me dit-il, vois-tu cette diligence qui retourne à Strasbourg? Profitons de la nuit et posons-nous sur l’impériale: ce voyage à travers les airs me fatigue.

—Non pas, lui répondis-je, tu as échappé aux épines, à l’eau et au désespoir, tu n’échapperais pas aux Hommes: il se peut qu’il y ait quelque filet dans cette lourde voiture. Crois-moi, rentrons en France, sur nos ailes, tout simplement. Le grand air te fera du bien, et d’ailleurs nous arriverons plus vite et sans poussière.»

Bientôt Kehl, le Rhin et son pont de bateaux furent derrière nous. Arrivés à Strasbourg, ce fut avec le plus grand étonnement que je le vis s’arrêter devant la flèche de la cathédrale, dont il admira l’élégance et la hardiesse en des termes qu’un artiste n’eût pas désavoués. «J’aime tout ce qui est beau!» s’écria-t-il.

Les esprits légers aiment toujours, c’est pour eux un état permanent et nécessaire, c’est seulement l’objet qui change; s’ils oublient, c’est pour remplacer. Un peu plus loin, il salua la statue de Gutenberg quand je lui eus dit que ce bronze de David était un hommage rendu tout récemment à l’inventeur de l’imprimerie.

Un peu plus loin encore, il s’inclina devant l’image de Kléber. «Ma bonne gouvernante, me dit-il, si je n’étais Papillon, j’aurais été artiste, j’aurais élevé de beaux monuments, j’aurais fait de beaux livres ou de belles statues, ou bien je serais devenu un héros et je serais mort glorieusement.»