«Merci, me dit-il d’une voix presque résolue; merci, tu m’auras été bonne jusqu’à la fin. Vienne donc la mort, puisque je suis immortel! Pourtant, ajouta-t-il, j’aurais voulu revoir avant de mourir ces bords fleuris de la Seine où se sont écoulés si doucement les premiers jours de mon enfance.»
Il donna aussi un regret à la Violette et à la Marguerite; ce souvenir lui rendit quelques forces. «Elles m’aimaient, dit-il; si la vie me revient, j’irai chercher auprès d’elles le repos et le bonheur.»
Ces riants projets, si tristes en face de la mort, me rappelèrent ces jardins que font les petits enfants des Hommes en plantant dans le sable des branches et des fleurs coupées, qui le lendemain sont flétries.
Sa voix s’affaiblit subitement. «Pourvu, dit-il si bas que j’eus peine à l’entendre, pourvu que je ne ressuscite ni Taupe, ni Homme, et que je revive avec des ailes!»
Et il expira.
Il était dans toute la force de l’âge et n’avait vécu que deux mois et demi, à peine la moitié de la vie ordinaire d’un Papillon.
Je le pleurai, monsieur; et pourtant quand je songeai à la triste vieillesse que son incorrigible légèreté lui préparait, je me pris à penser que tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Car je suis de l’avis de La Bruyère: c’est une grande difformité dans la nature qu’un vieillard frivole et léger.
Quant à la Demoiselle qu’il avait épousée, si vous tenez à savoir ce qu’elle devint, vous pouvez la voir fixée enfin, au moyen d’une épingle, sous le numéro 1840, dans la collection d’un Grand-Duc allemand, amateur passionné d’Insectes, qui chassa incognito au filet, dans ses propriétés situées à quelques lieues de Baden, le lendemain de ces noces funestes.
Vous verrez tout auprès un bel Insecte fixé par le même procédé sous le numéro 1841. La Demoiselle et l’Insecte avaient été pris le même jour, du même coup de filet, par l’heureux prince que le ciel semblait avoir fait naître pour qu’il servît ainsi d’instrument aveugle à son inexorable justice.