On aurait dit, à voir ainsi
Ces bacchantes échevelées,
Qu'au moins ce monsieur d'Assouci
Les aurait toutes violées:

et cependant il ne leur avait rien fait. Nous gagnâmes avec bien de la peine notre logis, où nous apprîmes en arrivant qu'un homme de condition avait fait sauver ce malheureux: et quelque temps après on vint nous dire que toute la ville était en rumeur, que les femmes y faisaient une sédition, et qu'elles avaient déjà déchiré deux personnes, pour être seulement soupçonnées de connaître d'Assouci. Cela nous fit une très-grande frayeur.

Et de peur d'être pris aussi
Pour amis du sieur d'Assouci,
Ce fut à nous de faire gille.
Nous fûmes donc assez prudents
Pour quitter d'abord cette ville;
Et cela fut d'assez bon sens.

Nous nous savons donc, comme des criminels, par une porte écartée, et prenons la chemin de Massilargues, espérant d'y pouvoir arriver avant la nuit. À une demi-lieue de Montpellier, nous rencontrâmes notre d'Assouci, avec un page assez joli qui le suivait. En deux mots il nous conta ses disgrâces; aussi n'avions-nous pas le loisir d'écouter un long discours, ni de le faire. Chacun donc alla de son côté; lui fort vite, quoiqu'à pied; et nous doucement, à cause que nos chevaux étaient fatigués. Nous arrivâmes devant la nuit chez M. de Cauvisson, qui pensa mourir de rire de notre aventure. Il prit le soin, par sa bonne chère et par ses bons lits, de nous faire bientôt oublier ces fatigues. Nous ne pûmes, étant si proches de Nîmes, refuser à notre curiosité de nous détourner pour aller voir

Ces grands et fameux bâtiments
Du pont du Gard et des Arènes,
Qui nous restent pour monuments
Des magnificences romaines.
Ils sont plus entiers et plus sains
Que tant d'autres restes si rares.
Echappés aux brutales mains
De ce déluge de barbares
Qui fut le fléau des humains.

Fort satisfaits du Languedoc, nous prîmes assez vite la route de Provence par cette grande prairie de Beaucaire, si célèbre par sa foire; et le même jour nous vîmes de bonne heure

Paraître sur les bords du Rhône
Ces murs pleins d'illustres bourgeois,
Glorieux d'avoir autrefois
Eu chez eux la cour et le trône
De trois ou quatre puissants rois.

On y aborde par

Cette heureuse et fertile plaine
Qui doit son nom à la vertu
Du grand et fameux capitaine
Par qui le fier Dunois, battu,
Reconnut la grandeur romaine.

Nous vîmes, pour vous parler un peu moins poétiquement, cette belle et célèbre ville d'Arles, qui, par son pont de bateaux, nous fit passer de Languedoc en Provence. C'est assurément la plus belle porte. La situation admirable de ce lieu y a presque attiré toute la noblesse du pays; et les dames y sont propres, galantes et jolies; mais si couvertes de mouches, qu'elles en paraissent un peu coquettes. Nous les vîmes toutes au cours, où nous fûmes, faisant fort bien leur devoir avec quantité de messieurs assez bien faits. Elles nous donnèrent lieu de les accoster, quoique inconnus; et sans vanité, nous pouvons dire qu'en deux heures de conversation nous avançâmes assez nos affaires, et que nous fîmes peut-être quelques jaloux. Le soir on nous pria d'une assemblée, où l'on nous traita plus favorablement encore; mais avec tout cela, ces belles ne purent obtenir de nous qu'une seule nuit; et le lendemain nous en partîmes, et traversâmes avec bien de la peine