Rubis & diamans sans fin
Alloient brillant tout à leur aise.
Ce fut dans cet état que l'enchanteur Faustus la trouva: c'étoit bien le courtisan le plus adroit pour un sorcier, qu'on pût voir au monde; & connoissant le foible de la reine sur sa beauté imaginaire, il n'eut garde de manquer une si belle occasion de lui faire sa cour. Ainsi, choisissant le rôle d'Esther interdite, il fit trois pas en arrière, comme pour tomber en foiblesse. La reine lui ayant demandé s'il se trouvoit mal, il dit que non, Dieu merci! mais que la gloire d'Assuerus l'avoit ébloui. Elle qui savoit l'ancien & le nouveau testament par cœur, trouva l'application juste & ingénieuse: mais n'ayant pas alors son sceptre sur elle, pour lui en faire baiser le bout en signe de grace, elle se contenta de tirer un rubis de ses doigts d'ivoire, dont il se contenta aussi. Vous nous trouvez donc assez passable pour une reine? lui dit-elle en repassant ses lèvres du bout de la langue, comme sans y songer. A cela, il se donna au diable (le présent n'étoit pas nouveau); il se donna donc au diable que non seulement il n'y avoit ni souveraine ni particulière qui l'égalât, mais même qu'il n'y en avoit jamais eu. O Fauste, mon ami, lui dit-elle, si ces fameuses beautés des siècles passés pouvoient revenir, il feroit aisé de voir que vous nous flattez. Votre majesté les veut-elle voir? dit-il; elle n'a qu'à dire, elle en aura bientôt le cœur net. Notre homme ne manqua pas d'être pris au mot, soit qu'elle eût envie de l'éprouver dans un effet si merveilleux de science magique, ou qu'elle voulût satisfaire une curiosité qu'elle avoit eue depuis assez long-temps.
Au reste, mademoiselle, n'allez pas vous imaginer que ce que je vais dire soit une fable de ma façon. L'événement est tiré des mémoires d'un des beaux esprits de ce temps-là; c'étoit le chevalier Sydney, espèce de favori de la reine, qui, parmi quelques faits particuliers de sa vie, a mis cette aventure tout au long; & c'est du feu duc d'Ormond, votre grand oncle, qui m'en a souvent fait le récit, que je tiens ce passage d'histoire.
Elle dit donc que notre magicien pria la reine de vouloir bien passer dans une petite galerie qui étoit près de son appartement, tandis qu'il iroit chercher son livre, sa baguette, & sa grande robe noire. Il ne fut pas long-temps à revenir avec son équipage & ses talismans. Il y avoit une porte à chaque bout de la galerie, par une desquelles les personnages que sa majesté souhaiteroit, entreroient & sortiroient par l'autre. Il n'y eut que deux personnes, sans plus, d'admises avec la reine au spectacle, l'un desquels fut le comte d'Essex, & l'autre le Sidney, auteur de nos mémoires.
La reine était placée devers le milieu de la galerie, ses deux favoris à droite & à gauche auprès de son fauteuil, autour desquels, aussi bien que de leur maîtresse, l'enchanteur ne manqua pas de tracer des cercles mystérieux, avec toutes les façons & cérémonies en pareil cas usitées; il en traça un autre vis-à-vis, où il se mit lui-même, laissant un espace au milieu pour le passage des acteurs. Cela fait, il supplia la reine de ne pas dire un mot tant qu'ils seroient sur la scène, & sur-tout de ne se point effrayer, quelque chose qu'elle pût voir. Cette dernière précaution étoit assez inutile à son égard; car la bonne dame ne craignoit ni dieu ni diable. Après ce mot d'avis, il lui demanda laquelle des beautés trépassées elle souhaitoit de voir la première? Elle lui dit que, pour suivre l'ordre des temps, il falloit commencer par la belle Hélène. Sur quoi le négromancier, dont le visage parut un peu changé, leur dit: Tenez-vous bien. Le chevalier Sidney, dans son récit, avoue que, sur le point de cette opération magique, le cœur lui battit un peu; que le brave Comte d'Essex en devint pâle comme un mort, mais qu'il ne parut pas la moindre petite émotion à la reine. Ce fut alors
Qu'ensuite de quelques oremus,
Et de quelque autre momerie
Que font gens de la confrérie,
Dans les vieux contes rebattus