Un engagement, déjà ancien, m'y force, seigneur: on a eu des bontés pour moi à Venise au carnaval dernier; on m'a fait promettre de revenir, & j'ai touché des arrhes; sans cela, je n'aurois pu me refuser aux avantages que m'offroit ici la cour, & à l'espoir de mériter les suffrages de la noblesse napolitaine, distinguée par son goût au dessus de toute celle d'Italie.
Les deux napolitains se courbent, pour répondre à l'éloge, saisis par la vérité de la scène, au point de se frotter les yeux. Je pressai la virtuose de nous faire entendre un échantillon de son talent. Elle étoit enrhumée, fatiguée; elle craignoit avec justice de décheoir dans notre opinion. Enfin elle se détermina à exécuter un récitatif obligé, & une ariette pathétique, qui terminoient le troisième acte de l'opéra dans lequel elle devoit débuter.
Elle prend sa harpe, prélude avec une petite main longuette, potelée, tout à la fois blanche & purpurine, dont les doigts insensiblement arrondis par le bout, étoient terminés par un ongle dont la forme & la grace étoient inconcevables; nous étions tous surpris, nous croyions être au plus délicieux concert.
La dame chante. On n'a pas, avec plus de gosier, plus d'ame, plus d'expression: on ne sauroit rendre plus, en chargeant moins. J'étois ému jusqu'au fond du cœur, & j'oubliois presque que j'étois le créateur du charme qui me ravissoit.
La cantatrice m'adressoit les expressions tendres de son récit & de son chant. Le feu de ses regards perçoit à travers le voile; il étoit d'un pénétrant, d'une douceur inconcevable; ses yeux ne m'étoient pas inconnus. Enfin, en assemblant les traits tels que le voile me les laissoit apercevoir, je reconnus dans Fiorentina le fripon de Biondetto; mais l'élégance, l'avantage de sa taille se faisoient beaucoup plus remarquer sous l'ajustement de femme que sous l'habit de page.
Quand la cantatrice eut fini de chanter, nous lui donnâmes de justes éloges. Je voulus l'engager à nous exécuter une ariette vive, pour nous donner lieu d'admirer la diversité de ses talens. Non, répondit-elle, je m'en acquitterois mal dans la disposition d'ame où je suis; d'ailleurs, vous avez dû vous apercevoir de l'effort que j'ai fait pour vous obéir. Ma voix se ressent du voyage; elle est voilée; vous êtes prévenu que je pars cette nuit. C'est un cocher de louage qui m'a conduite; je suis à ses ordres. Je vous demande en grace d'agréer mes excuses, & de me permettre de me retirer. En disant cela, elle se lève, veut emporter sa harpe. Je la lui prends des mains; & après l'avoir reconduite jusqu'à la porte par laquelle elle s'étoit introduite, je rejoins la compagnie.
Je devois avoir inspiré de la gaîté, & je voyois de la contrainte dans les regards: j'eus recours au vin de Chypre. Je l'avois trouvé délicieux; il m'avoit rendu mes forces, ma présence d'esprit: je doublai la dose; & comme l'heure s'avançoit, je dis à mon page, qui s'étoit remis à son poste derrière mon siége, d'aller faire avancer ma voiture. Biondetto sort sur le champ, va remplir mes ordres.
Vous avez ici un équipage? me dit Soberano. Oui, répliquai-je, je me suis fait suivre, & j'ai imaginé que si notre partie se prolongeoit, vous ne seriez pas fâchés d'en revenir commodément. Buvons encore un coup; nous ne courrons pas les risques de faire de faux pas en chemin.
Ma phrase n'étoit pas achevée, que le page rentre, suivi de deux grands estafiers bien tournés, superbement vêtus à ma livrée. Seigneur dom Alvare, me dit Biondetto, je n'ai pu faire approcher votre voiture; elle est au delà, mais tout auprès des débris dont ces lieux-ci sont entourés. Nous nous levons, Biondetto & les estafiers nous précèdent; on marche.
Comme nous ne pouvions pas aller quatre de front entre des bases & des colonnes brisées, Soberano, qui se trouvoit seul à côté de moi, me serra la main. Vous nous donnez un beau régal, ami; il vous coûtera cher.