Biondetta, lui dis-je, prenez un peigne; il y en a dans le tiroir de ce bureau. Elle obéit. Bientôt, à l'aide d'un ruban, ses cheveux sont rattachés sur sa tête avec autant d'adresse que d'élégance. Elle prend son pourpoint, met le comble à son ajustement, & s'assied sur son siége d'un air timide, embarrassé, inquiet, qui solicitoit vivement la compassion. S'il faut, me disois-je, que je voye dans la journée mille tableaux plus piquans les uns que les autres, assurément je n'y tiendrai pas; amenons le dénouement, s'il est possible.

Je lui adresse la parole. Le jour est venu, Biondetta, les bienséances sont remplies; vous pouvez sortir de ma chambre, sans craindre le ridicule....

Je suis, me répond-elle, maintenant au-dessus de cette frayeur; mais vos intérêts & les miens m'en inspirent une beaucoup plus fondée; ils ne permettent pas que nous nous séparions. Vous vous expliquerez? lui dis-je.... Je vais le faire, Alvare.

Votre jeunesse, votre imprudence vous ferment les yeux sur les périls que nous avons rassemblés autour de nous. A peine vous vis-je sous la voûte, cette contenance héroïque, à l'aspect de la plus hideuse apparition, décida mon penchant. Si, me dis-je à moi-même, pour parvenir au bonheur, je dois m'unir à un mortel, prenons un corps; il en est temps; voilà le héros digne de moi. Dussent s'en indigner les méprisables rivaux dont je lui fais le sacrifice; dussé-je me voir exposée à leur ressentiment, à leur vengeance; que m'importe? Aimée d'Alvare, unie avec Alvare, eux & la nature nous seront soumis. Vous avez vu la suite; voici les conséquences.

L'envie, la jalousie, le dépit, la rage me préparent les châtimens les plus cruels auxquels puisse être soumis un être de mon espèce, dégradé par son choix; & vous seul pouvez m'en garantir. A peine est-il jour, & déjà les délateurs sont en chemin, pour vous déférer, comme nécromancien, à ce tribunal que vous connoissez. Dans une heure...

Arrêtez, m'écriai-je en me mettant les poings fermés sur les yeux, vous êtes le plus adroit, le plus insigne des faussaires. Vous parlez d'amour, vous en présentez l'image, vous en empoisonnez l'idée; je vous défends de m'en dire un mot. Laissez-moi me calmer assez, si je le puis, pour devenir capable de prendre une résolution.

S'il faut que je tombe entre les mains du tribunal, je ne balance pas, pour ce moment-ci, entre vous & lui; mais si vous m'aidez à me tirer d'ici, à quoi m'engageai-je? Puis-je me séparer de vous quand je le voudrai? Je vous somme de me répondre avec clarté & précision...

Pour vous séparer de moi, Alvare, il suffira d'un acte ce votre volonté: j'ai même regret que ma soumission soit forcée. Si vous méconnoissez mon zèle par la suite, vous serez imprudent, ingrat...

Je ne crois rien, sinon qu'il faut que je parte. Je vais éveiller mon valet de chambre; il faut qu'il me trouve de l'argent, qu'il aille à la poste. Je me rendrai à Venise, près de Bentinelli, banquier de ma mère...

Il vous faut de l'argent? Heureusement je m'en suis précautionnée; j'en ai à votre service...