Est-il......

Les vieilles étoient en train. J'étois tout oreilles. Biondetta a quitté la danse; elle est accourue, elle me tire par le bras, me force à m'éloigner. Pourquoi m'avez-vous abandonnée, Alvare? Que faites-vous ici? J'écoutois, repris je.... Quoi, me dit-elle en m'entraînant, vous écoutiez ces vieux monstres?....

En vérité, ma chère Biondetta, ces créatures sont singulières; elles ont plus de connoissances qu'on ne leur en suppose; elles me disoient..... Sans doute, reprit-elle avec ironie, elles faisoient leur métier; elles vous disoient votre bonne aventure, & vous les croiriez! Vous êtes, avec beaucoup d'esprit, d'une simplicité d'enfant. Et ce font là les objets qui vous empêchent de vous occuper de moi?... Au contraire, ma chère Biondetta, elles alloient me parler de vous.

Parler de moi! reprit-elle vivement avec une forte d'inquiétude; qu'en savent-elles? qu'en peuvent-elles dire? Vous extravaguez. Vous danserez toute la soirée, pour me faire oublier cet écart.

Je la suis: je rentre de nouveau dans le cercle, mais sans attention à ce qui se passe autour de moi, à ce que je fais moi-même. Je ne songeois qu'à m'échapper, pour rejoindre, où je le pourrois, mes diseuses de bonne aventure. Enfin je crois voir un moment favorable; je le saisis. En un clin-d'œœil j'ai volé vers mes sorcières, les ai retrouvées & conduites sous un petit berceau qui termine le potager de la ferme. Là, je les supplie de me dire en prose, sans énigme, très-succinctement enfin, tout ce qu'elles peuvent savoir d'intéressant sur mon compte. La conjuration étoit forte, car j'avois les mains pleines d'or. Elles brûloient de parler, comme moi de les entendre. Bientôt je ne puis douter qu'elles ne soient instruites des particularités les plus secrètes de ma famille, & confusément de mes liaisons avec Biondetta, de mes craintes, de mes espérances. Je croyois apprendre bien des choses, je me flattois d'en apprendre de plus importantes encore; mais notre Argus est sur mes talons.

Biondetta n'est point accourue; elle a volé. Je voulois parler. Point d'excuses, dit-elle, la rechûte est impardonnable....

Ah! vous me la pardonnerez, lui dis-je; j'en suis sûr; quoique vous m'ayez empêché de m'instruire, comme je pouvois l'être, des à présent j'en sais assez...

Pour faire quelque extravagance. Je suis furieuse: mais ce n'est point ici le temps de quereller; si nous sommes dans le cas de nous manquer d'égards, nous en devons à nos hôtes. On va se mettre à table, & je m'y assieds à côté de vous; je ne prétends plus souffrir que vous m'échappiez.

Dans le nouvel arrangement du banquet, nous étions assis vis-à-vis des nouveaux mariés. Tous deux sont animés par les plaisirs de la journée. Marcos a les regards brûlans, Luisia les a moins timides; la pudeur s'en venge, & lui couvre les joues du plus vif incarnat. Le vin de Xérès fait le tour de la table, & semble en avoir banni, jusqu'à un certain point, la réserve; les vieillards mêmes, s'animant du souvenir de leurs plaisirs passés, provoquent la jeunesse par des saillies qui tiennent moins de la vivacité que de la pétulance. J'avois ce tableau sous les yeux; j'en avois un plus mouvant, plus varié à côté de moi.