Un tel risque, n'était-ce pas, de toutes les servitudes féminines, la plus mortifiante, la pire? La maternité n'avait de raison d'être, et de grandeur, que consentie. Mieux: voulue.

Certes, elle eût pu, comme tant d'autres, éluder par quelque artifice préalable cette loi de la nature… L'Ecole de Malthus, comme avait dit un jour Georges Blanchet, qui lui avait tant déplu, était ouverte à toutes… Mais elle ne se voyait pas priant par exemple Briscot de coiffer, avant de l'approcher, une de ces calottes qu'avant de devenir marquise d'Entraygues, Michelle avait toujours de précaution dans son sac! Monique avait beau sourire à cette idée qui, autrefois, n'avait fait que l'indigner. Le ridicule spectacle n'en soulignait que davantage l'hypocrisie et, à ses yeux, l'abaissement. Quant à se munir pour elle-même,—en même temps que de son rouge ou de sa houppette à poudre!—de quelque préservatif, non, vraiment! Cela la dégoûtait…

Le choix volontairement fait de Peer Rys, pour collaborer au grand œuvre dont elle demeurerait ainsi le principal artisan, reléguait au néant, avec tout sentiment de dépendance, les petites préoccupations misérables… Elle revenait aux lois naturelles, joyeusement acceptées. Elle y revenait, en égale.

Au délice de s'abandonner toute à la jouissance physique, s'ajoutait celui de l'amour-propre, doucement caressé. Pour la première fois Monique épanouissait complètement sa personnalité. D'avoir élu entre tous le plus beau, pour les Noces charnelles, et d'être, à l'Elévation, celle qui vraiment incarne, donnait à son orgueil, flatté d'asservir l'homme à son tour, une exaltation divine.

La reconnaissance du plaisir reçu, qui de tant d'autres achève de faire des esclaves éperdues, attendrissait d'une douceur gamine l'involontaire, mais constante manifestation de sa supériorité. Elle avait, de celle-ci, une telle conscience et, malgré elle (car elle n'avait jamais été vaniteuse) elle la laissa si souvent percer que, bientôt fatigué d'être réduit au rôle qu'il assignait d'ordinaire aux femmes, Peer Rys, gâté par d'innombrables succès, marqua vite son mécontentement.

Le sang sarrasin,—qui fondu à celui de toutes les races européennes, prédomine, en dépit du composite amalgame, aux veines du peuple argentin,—n'inclinait que trop sa fatuité native, enflée en cours de route, à se rebeller contre une maîtresse qui se mêlait de vouloir l'être. Sous son pseudonyme scandinave et son hérédité latine, Peer Rys, fils d'Italien, n'était au fond qu'un Maure d'Espagne.

Au bout d'un mois Peer, traduction de Pietro, en avait assez. Danseur nu, il ne concevait une compagne que sédentaire et voilée. Monique, sans prétentions, lui eût semblé la plus délicieuse des camarades. Autoritaire, et (dans le désir où elle était qu'il lui fît un enfant) le confinant à une besogne d'étalon, elle devenait insupportable. Un fils?… Il en avait fait à d'autres, sans tant de façons!

Un répit, cependant, ensoleilla la dernière quinzaine de leur passionnette. Pâques tombait à la fin d'avril. Peer se trouvait, d'autre part, dénué d'engagement jusqu'à mi-mai, où il devait partir pour Londres. Les salons aristocratiques l'y réclamaient, sous condition, cependant, d'un cache-sexe… Monique, après l'hiver laborieux, avait de son côté soif de repos et de solitude. Il se laissa enlever,—une fugue au soleil… En route pour Clairvallon!

Le merveilleux printemps de Provence les accueillit. Ils aimèrent le tranquille palace ouvert sur le golfe sambracitain. Les pins parasols découpaient sur l'azur leurs grandes ombrelles noires. Le romarin avait passé sa robe de fleurs, et, bleu pâle, embaumait dans l'air vif. En face d'eux, la mer étale comme un lac resplendissait. On eût dit un seul saphir, enchâssé dans l'émeraude des collines, qu'au centre bouclait, de ses anciens remparts, Saint-Tropez semblable à un fermoir d'or roux.

Ce fut, dans leur flambée finissante, l'ultime sursaut de flamme.