V

Elle ne fut plus, dès lors, qu'un instinct lâché. Toutes les heures coulèrent, également mornes, dans leur variété. Monique s'agitait dans une sorte de nuit morale. L'énergie qui la poussait à vivre n'était plus assez forte pour la guider, dans sa dérive. Après le rétablissement qu'elle était parvenue à faire, c'était de nouveau la chute, et cette fois, estimait-elle, irrémédiable. Réagir? Dans quel but? Elle ne croyait plus à rien. Cet obscur sentiment de la lumière qui est au fond de tous les êtres et qui subsistait en elle, parmi les ténèbres de l'inconscient, la soulevait pourtant encore à son insu, au-dessus de la boue où sans regrets et sans remords elle croyait enfoncer, définitivement.

Monique restait, malgré elle, de ces natures si foncièrement droites qu'un coup de barre les peut redresser, à l'instant où il semble qu'elles chavirent. Mais, de cette conviction, seuls étaient pénétrés les deux êtres qui la connaissaient bien et qui avaient gardé pour elle un peu de l'affection portée à la tante Sylvestre.

Mme Ambrat et le professeur Vignabos avaient vu avec peine Monique s'éloigner d'eux, espacer les occasions de rencontre. Mais, après un dernier déjeuner rue de la Boëtie, où elle avait, dans un élan soudain d'expansion, vidé la poche à fiel, ils avaient fini par en prendre mélancoliquement leur parti.

Elle-même, depuis, avait senti un besoin de fuir leurs visages attristés, parce que clairvoyants. Le jugement de ces vieux amis n'avait pas eu besoin d'être formulé. Elle en devinait le reproche, d'autant plus sensible à son amour-propre qu'ils lui rappelaient, avec le souvenir de la disparue, les bons et les mauvais jours passés…

Jamais plus maintenant elle ne se retournait vers ce cimetière. Elle vivait uniquement le présent. Changement d'ailleurs apprécié par la plupart. Elle s'était mise à l'unisson, roulait, à niveau de leur bassesse. Boire, manger, dormir, et, pour compléter le programme des réjouissances, tout ce qu'hommes et femmes ont imaginé, dans le possible des plaisirs et des vices. «Elle devient bonne fille», disait-on d'elle.

—Vous valez mieux que ça! lui avait dit Mme Ambrat un jour qu'elle s'était malgré tout décidée à entrer, en passant devant les fastueuses vitrines, maintenant livrées au seul goût, d'ailleurs raffiné, de Mlle Claire.

Celle-ci avait pris la direction effective de la partie artistique. Monique s'en remettait à elle jusque du soin de faire établir, après indications sommaires, toutes les grandes décorations. M. Angibault, chef de la partie commerciale, assurait devis et recouvrements.

Debout devant Mme Ambrat, dans le petit salon de réception, Monique, qui à deux heures de l'après-midi venait de se lever, répétait en soupirant:

—Mais non! je vous assure… C'est même amusant, au fond, cette existence-là!… Je l'avais prise au tragique, et puis au sérieux… J'avais tort. C'est une farce. En se plaçant au point de vue comique, et surtout en n'exagérant rien, car rien au fond n'a d'importance, on peut très bien s'accommoder!… C'est la sagesse… T'en fais pas!