—Ne crie pas! supplia Monique. On dirait un train qui passe!
Le bruit se répercutait en elle, multiplié… Mais, bientôt, l'onde sonore s'effaçait. Les murs reculèrent. Tout devenait lointain, lointain, en même temps que s'assourdissait, au point de n'être plus qu'une confidence chuchotée, la verbosité saccadée d'Anika. Le temps avait cessé d'être. L'espace s'était empli d'une douceur fluide. Monique éprouvait, extasiée, une double impression de vide et de plénitude.
—Dis donc,—gouaillait la voix, transposée comme si elle venait d'un autre monde,—ça te fait de l'effet!… Et si tu avais pris un peu de coco!… Moi, c'est mon troisième gramme depuis hier. Tu vois ça?… Il n'y a pas à dire… c'est ce qu'on a inventé de mieux, ces drogues-là, pour vous guérir du mal de mer… L'existence, moi, ça me fait vomir… Une bonne pipe, une bonne prise! cela remet les boyaux en place… Supprimer l'opium et la coco, tu vois ça?… Faut-il être assez bête! C'est comme un médecin qui vous refuse de la morphine, quand on souffre!… Il y en a, sous prétexte qu'on y prend goût!… Alors on pourrait plus même claquer en douce?… de quel droit ces salauds voudraient-ils me condamner à la vie? C'est ma guenille, c'est pas la leur… Pour ce qu'on y fait de beau, dans leur boutique!… Tu vois ça?… Ah! la! la!… L'amour, d'abord, ça n'existe pas, c'est des bruits qu'on fait courir! Y a que des bêtes qui se déchirent, quand elles ne se baisent pas. Le plaisir?… oui, le cul! Un cul-de-sac, on en voit vite le fond!… L'art?… Oh! ma chère! oùs qu'est mon violon!… Du talent, oui, j'en ai eu, peut-être… Oui, oui, une grande artiste, c'est entendu!… Y a longtemps. Et après?… Chopin aussi, a eu du talent. Seulement, lui, il a pu au moins croquer ses notes… Ça reste. Moi, fallait bouffer… Tu vois ça? J'ai joué la musique des autres… Une ratée, quoi!… Pas même d'enfants! Une propre à rien!…
Elle ouvrit, nerveusement, sa bonbonnière, y puisa une copieuse prise. Et, autoritaire:
—Prends, je te dis! C'est le vrai remède… Avec ça, le reste, on s'en fout!…
—Non! dit Monique, j'aime encore mieux ton sale drops.
La violence de la sensation première s'était dissipée. Elle se remit patiemment à façonner, puis à cuire ses boulettes, mais elle ne réussit plus à les fumer d'un seul trait. Alors, nerveuse à son tour, et ne trouvant pas le calme qu'elle poursuivait, elle suivit le conseil d'Anika, prisa coup sur coup.
Mais loin de la détendre, la dangereuse poudre, mal dosée, exaspérait son agitation. Elle crut avoir, soudain, un visage de bois, le nez, le front, les tempes durcis, dans une anesthésie si brutale qu'elle se sentait devenue machine. A son tour, inlassablement, elle se mit à moudre des paroles, dans le vide. Une insensibilité complète la roidissait. Avec des gestes secs, elle continuait à pérorer, sans arrêt…
Toute la nuit, séparées par le plateau où à l'aube la lampe s'éteignit, elles conversèrent ainsi, comme des sourdes.
Quand Monique se réveilla, glacée, il était plus de midi. L'atelier restait mystérieux, dans sa pénombre. Anika dormait encore, si blême qu'elle la contempla, avec inquiétude. On eût dit une morte. Elle toucha sa main qui était froide… Mais un souffle court soulevait, régulièrement, la poitrine plate… Monique partit, sans la déranger.