Elle chercha, pour y aimer, des gîtes nouveaux. Ils connurent l'amusement des petits voyages imprévus, et, fuyant la banalité luxueuse des palaces, le charme des auberges de campagne et des hôtels provinciaux. Mais toujours, aux yeux d'inquiétude, elle lisait, quand s'étaient dénoués leurs bras, l'idée fixe.

Au bout de six mois, un grand chagrin frappa Régis. Sa mère mourut. Trêve mélancolique, où Monique sut être la consolatrice. Et puis ils allaient pouvoir réaliser le projet qu'elle avait caressé, au début. S'appartenir davantage, dans la tiédeur d'un nid où rien ne rappellerait les jours anciens.

Ils se divertirent à rajeunir le modeste appartement, par des toiles à carreaux, des étagères aux couleurs crues, des poteries rustiques. Elle fit elle-même un grand rangement des livres, lui trouva pour table à écrire un monumental meuble de ferme normande, au chêne jaune, à peine piqué par trois siècles. Tous les soirs elle venait dîner, coucher là. Elle partait le matin à onze heures. Il déjeunait seul, en travaillant. Une suite aux Cœurs sincères, intitulée: Possession?… Car il était de ces romanciers qui ont moins d'imagination que d'observation, et se peignent, malgré eux, dans tous leurs livres.

Monique, quelque temps, respira. Elle s'était, sous l'influence de Boisselot, et dès les premiers temps de leur liaison, remise à son métier, où il voyait un dérivatif à toutes les tentations dangereuses qu'eussent pu apporter, aux heures où elle lui échappait, le vieux cercle coutumier: relations, habitudes.

Elle avait repris,—en gardant Mlle Tcherbalief, et en l'y associant plus complètement encore,—la direction de sa maison. Elle lui avait du même coup fait cadeau, en toute propriété, de son ancienne garçonnière. Qu'on n'en parlât plus!… L'installation que «Mlle Claire» avait faite, de l'hôtel de Plombino, avait promu celle-ci hors rang: même, ayant accepté les hommages du baron dépité, elle disposait de capitaux inattendus. Mais, reconnaissante à Monique d'avoir ainsi achevé d'édifier sa fortune, la Russe préférait demeurer seconde en titre, et sans risques, dans une entreprise où elle était, en réalité, première.

Monique, lui laissant le souci de la conduite générale, avait retrouvé avec plaisir ses crayons et ses pinceaux… Réintégration partielle, mais suffisante de personnalité, pour que le calcul intéressé de Régis donnât le contraire du résultat attendu. En se retrempant dans le salubre courant du labeur, Monique y repuisait à mesure une énergie dont elle sortait comme d'un bain, la pensée nette et le regard clair. Après l'épanouissement physique, elle recouvrait, peu à peu, la santé morale.

L'occupation où son amant n'avait vu qu'un moyen de préserver, en se le réservant, un monopole d'autorité, rendait à l'âme qu'il eût voulu assujettir la conscience de sa valeur. Sentiment qui, au sortir de sa déchéance, exaltait Monique d'un réconfort.

Elle supporta moins facilement le despotisme dont Régis, involontairement, faisait abus. Une révolte grondait en elle, chaque fois qu'il la forçait à réaborder aux rivages d'où lui-même, cependant, l'avait arrachée.

Tout servait de prétexte à ses maladroites observations. L'incident le plus futile déchaînait en lui le fauve tapi sous le civilisé… Suivies de rémissions passionnées, les scènes se succédaient, de plus en plus pénibles. Nulle pourtant n'avait encore atteint en violence celle qu'un hasard inopiné causa: la réapparition du danseur nu.

Ce fut à une représentation de gala, organisée par Ginette Hutier, au bénéfice de l'Œuvre des Mutilés Français, dont après six ans d'existence l'Hospice voyait sa caisse vide. Les malheureux mettaient trop longtemps à mourir.