A la fin de la semaine, sur les instances de la Russe, Monique se décida à écrire à Mme Ambrat. Celle-ci, grippée, n'avait pu venir rue de la Boëtie prendre des nouvelles, mais surprise de ne recevoir aucune réponse à sa dernière lettre, adressée à Rozeuil, elle avait, dans son petit mot de reproche affectueux, annoncé à Monique, tout à la fois, et sa courte indisposition et son désir de la revoir bientôt. Que devenait-elle? On l'attendait sans faute, dimanche, à Vaucresson. Pour déjeuner, et, de préférence, seule! Il n'y aurait que Vignabos et Blanchet…
Blanchet?… Non! elle ne voulait pas le rencontrer… Plus tard, peut-être… Elle avait un tel besoin de repos, d'oubli! Bien qu'il songeât sans doute encore moins à elle qu'elle ne pensait à lui, et si sympathique qu'il fût, elle éprouvait une horreur physique de tout ce qui lui rappelait l'amour empoisonné de Régis… Une ombre en restait sur tout, et sur tous.
Tentée néanmoins, Monique, ayant réfléchi, se déroba par un refus catégorique, et une instante prière à sa vieille amie. «—Venez, vous! J'ai tant, tant de choses à vous dire!…» Le lendemain, Mme Ambrat était là.
Et le soir elle ramenait Monique avec elle, à Vaucresson.
V
Le déjeuner finissait. Les coudes sur la nappe, Monique, en face de Mme Ambrat, écoutait ardemment Blanchet, qui, tout en pelant une orange, s'exclamait:
—Voyons, Ambrat! La question n'est pas de savoir si oui ou non, au cas où nous ne serions pas payés intégralement par l'Allemagne, nous sommes en droit d'occuper le Rhin à perpétuité. En droit, c'est une chose. Et la plus incertaine, la plus précaire de toutes!… En fait, c'est une autre. Le droit, qu'il s'agisse des peuples aussi bien que des individus, n'a jamais été qu'une interprétation d'intérêts. Ayez la force, et vous aurez en définitive le droit. Le droit qui change d'aspect, quand la force change de camp! Or, sommes-nous sûrs d'avoir toujours celle-ci? La vie du monde, et la nôtre qui en dépend, devront-elles être toujours subordonnées à cette épuisante chimère? Allez-vous nous condamner à la revanche éternelle des guerres?… Donc, ce n'est pas en droit, c'est en fait que, pour moi, la question se pose. Or quel est en fait l'intérêt de la France, inséparable de celui du monde? La frontière du Rhin ou bien la Paix, gagée sur un emprunt de liquidation internationale? La paix, c'est-à-dire le travail universel, l'Europe solidaire!
—Beau rêve!
—Il suffit de le vouloir. Pas de progrès, sans la croyance au progrès!
La porte du salon, à ce moment, s'ouvrit. C'était Riri, qui, trouvant ces discours et le déjeuner longs, avait, avec la permission de Mme Ambrat, quitté la table en emportant son dessert, et qui jouait à la maîtresse de cérémonie: