Elle a eu beau vouloir payer sur ses économies: ce n'est pas de la charité, c'est de l'extravagance. Et même, au fond, de la fausse générosité. Il ne faut pas donner aux malheureux le goût, et par conséquent le regret de ce qu'ils ne peuvent avoir…
Monique est peinée par ces raisonnements. Elle voudrait que tout le monde soit heureux. Elle a aussi du chagrin: elle n'est pas comprise par les siens. Ce n'est pas sa faute si elle a un caractère qui ne ressemble pas à ceux qu'elle voit, autour d'elle! Et ce n'est pas sa faute non plus si à cause de ses joues creuses et de son dos qui ploie, elle ne fait pas honneur à ses parents: «Tu as grandi comme une mauvaise herbe!» entend-elle répéter sans cesse… Si cela continue, elle finira par tomber malade: on le lui a assez promis! Cette idée, elle l'accepte avec résignation, presque avec plaisir. Mourir?—ce ne serait pas un grand malheur. Qui l'aime? Personne. Si! Tante Sylvestre.
Aux vacances de Pâques, quand après une grosse bronchite, et trois semaines de lit, Monique s'est levée si faible qu'elle ne tient plus sur ses fuseaux,—tante est là! Et lorsque le médecin déclare: «Il faudrait que cette enfant vive à la campagne, longtemps… dans le Midi si c'est possible… au bord de la mer… Le climat et la vie de Paris ne lui valent rien…» tante s'écrie:—«Je la prends avec moi! Je l'emmène. Hyères, c'est excellent, n'est ce pas, docteur?…—Parfait, l'endroit rêvé…»
C'est convenu, aussitôt. Et Monique a tant de joie en songeant qu'elle va être transplantée, au soleil, près de sa vraie maman, qu'elle ne pense pas à s'attrister de ce que son père et sa mère ne manifestent eux-mêmes aucun regret.
Monique a douze ans. Elle a une natte dans le dos, et des robes à carreaux, d'écolière. Elle est la première élève de sa classe, dans le pensionnat de tante Sylvestre. A la place des rues grises dans le brouillard s'étend le jardin montant, au flanc de la colline. Le soleil vêt toutes choses d'une splendeur légère. Il luit sur les palmes des chamérops, pareils à des fougères géantes, sur les raquettes épineuses des cactus, sur les aloès bleuâtres ou bordés de jaune, qui ont l'air d'énormes bouquets de zinc. La mer est du même azur foncé que le ciel, ils se confondent, au large…
Pâques est revenu, Pâques fleuries! Jésus s'avance sur son petit âne, dans le balancement des branches vertes. La terre est comme un seul tapis, éclatant et bariolé, de roses, de narcisses, d'œillets et d'anémones.
Monique demain sera toute en blanc, comme une petite mariée. Demain! Célébration de ses Noces spirituelles. Le bon curé Macahire,—elle ne peut prononcer son nom sérieusement,—va l'admettre, avec ses compagnes du catéchisme, à la Sainte Table.
Elle a essayé de se pénétrer des belles légendes des Testaments; elle y a d'autant mieux réussi qu'elle a eu comme répétitrice sa grande amie Elisabeth Meere… Zabeth, qui est protestante, a fait, il y a quatre ans déjà, sa première communion et son rigorisme fervent ajoute une exaltation singulière à la fièvre mystique dont Monique brûle. Toutes deux, dans l'adoration du Sauveur, découvrent obscurément l'amour.
Celui de Monique est toute confiance, abandon, pureté. Elle s'en va, avec une ivresse ingénue, sur l'aile ouverte de ses rêves. Elle n'a qu'une seule et puérile crainte; celle de ne pas profaner,—en mordant au passage l'hostie de neige,—le corps, invisible et présent, de l'Epoux Divin.