L'enthousiasme gagna les Sociétés particulières; & les exercices des Enfans-Aveugles furent toujours terminés par quelque récolte en leur faveur, envoyée à la Maison Philantropique, qui, joignant ce secours à ceux qui provenoient de ses propres fonds, le leur distribuoit avec la tendresse qu'une bonne mère ressent également pour chacun de ses enfans.
Trente de ces Infortunés partagent maintenant, avec ces secours, les avantages de notre Institution. Plusieurs autres, trop jeunes encore pour être appliqués aux travaux, n'en reçoivent pas moins le soulagement auquel leur triste situation semble leur assurer un droit. Mais dans l'état actuel où est notre Etablissement, nous prions nos Lecteurs de ne le regarder que comme une ébauche. Nous espérons que leur sagacité leur montrera dans ces prémices, le gage des succès qu'ils promettent par la suite. C'est ainsi qu'un Observateur attentif, des productions de la Nature, voit, dans les boutons que le Printems fait pointer de toute part sur les arbres, l'annonce des fruits que produira l'Automne.
ODE
Sur l'Institution des Enfans-Aveugles.
Descends des Cieux, douce Harmonie,
Et viens te placer dans mes vers;
Accours, & soutiens mon génie,
Pour former d'innocens concerts.
Aimable Dieu de la Lumière,
Guide mes pas dans la carrière
Qui conduit au sacré Vallon;
Daigne m'en applanir la route.
Ma muse, hélas! ne voyant goutte,
Tremble en approchant l'Hélicon.
Le sort condamnoit notre vie
A la stérile oisiveté;
Mais la bienfaisante Industrie
Nous rend à la Société:
Les différens métiers utiles,
Qu'elle fait nous rendre faciles,
Désormais vont nous soulager.
Nous renaissons à l'espérance;
Et notre pénible existence
Devient un fardeau plus léger.
La savante Typographie
Qui vint enrichir les François,
Immortalisa le génie
Des autres Arts, & leurs succès.
Sans yeux, grace aux décrets suprêmes,
Par elle nous pourrons, nous-mêmes,
Transmettre à la postérité
Les lumières des plus Grands Hommes,
La gloire du siècle où nous sommes,
Et l'adorable vérité.
Les Grecs, en chef-d'œuvres fertiles,
Jadis au mortel étonné
Ont produit des maîtres habiles
Devant qui l'on s'est prosterné;
Mais du tems de ces Personnages,
A la fois éclairés & sages,
Le Muet a-t-il su parler?
Et, chaque objet rendu palpable,
L'Aveugle s'est-il vu capable
De lire, écrire & calculer?
Quoique la sublime Nature
A jamais se voile à nos yeux,
Nous nous figurons la structure
De la Terre, & même des Cieux.
Des Fleuves nous savons la source;
Des Astres nous comptons la course,
Et passons successivement
D'Europe dans le Nouveau-Monde,
Grace à la main qui nous seconde
Et qui nous guide prudemment.
Mes chers Compagnons d'infortune,
Comme moi, bénissez les jours
Qui de notre douleur commune
Commencent d'adoucir le cours;
Et toi, Muse, en rendant hommage
Aux vertus qui sont l'apanage
De tous nos zélés Protecteurs,
Dis que notre reconnoissance,
Pour égaler leur bienfaisance,
A jamais vivra dans nos cœurs.