Tout aussitôt, Rollon s'occupe d'organiser le gouvernement du nouveau duché, qui dorénavant s'appellera, de par les conquérants, duché de Normandie.

Un des premiers soins du duc est de favoriser le commerce, en même temps que de mettre sa capitale sur un bon pied d'importance militaire. Enrichis par leurs incursions, les Normands tiennent à honneur, soit de faire montre de leurs trésors, soit d'essayer de racheter d'horribles crimes en bâtissant de splendides églises; alors marcha de front la rénovation complète de la pauvre province, encore saignante de tant de blessures reçues: Rouen y fut au premier rang.

Son commerce et son industrie lui valurent très promptement de grands privilèges. Ainsi les Rouennais avaient-ils obtenu, en Angleterre, du roi Édouard-le-Confesseur, le port de Dungeness, voisin de Douvres. Ils y exerçaient sur une grande échelle le plus florissant des trafics, et quand le roi Henri II leur accorda le monopole du commerce avec l'Irlande, on peut dire que, déjà, ils se l'étaient approprié par leur attention à profiter de toutes les occasions d'établir solidement leur prestige. C'est la belle époque de la Ghilde, ou association des marchands rouennais pour la défense et l'extension de leurs privilèges, association bientôt si puissante qu'elle en engendrera une autre, la Communauté de Ville, destinée, celle-ci, à la défense des droits civiques et politiques des bourgeois. Ses luttes contre les archevêques, contre la Cour, puis contre le Parlement sont célèbres.

Devenus rois d'Angleterre, les ducs de Normandie favorisèrent beaucoup Rouen, dont la Commune se montra toujours dévouée aux intérêts royaux. Elle le fit voir à plusieurs reprises, notamment quand Philippe-Auguste, vainqueur de Jean-sans-Terre, mit le siège devant la ville. La résistance fut longue et, si le lâche monarque anglais avait secouru les bourgeois, Philippe eût peut-être été obligé de se retirer. Mais la domination étrangère allait prendre fin sur le vieux sol neustrien.

Rouen, fidèle à ses ducs-rois, combattit avec le même zèle pour la couronne française, redevenue sa légitime souveraine, et cependant le joug fut trop souvent cruellement lourd. Philippe-le-Bel écrasa d'impôts la pauvre ville, qui voulut en vain se rebeller et finit par se consoler en recevant de Louis X, le Hutin, la fameuse Charte dite aux Normands, octroyant aux habitants du duché le droit de «ne pouvoir jamais être cités en justice devant une autre barre que celle de leur province».

Avec raison, on a remarqué la persistance d'action de cette charte, puisque, même sous le règne du Roi-Soleil, on avait soin, dans les actes pouvant violer les vieux privilèges, d'introduire une phrase expresse: «Nonobstant Clameur de haro et Charte normande!»

On sait que ces mots: Clameur de haro, se rapportaient à la prodigieuse popularité obtenue par Rollon, le grand justicier. Haro signifiait, à proprement parler, «J'en appelle à Rollon!» protestation toute-puissante que nous verrons jeter, dans les circonstances les plus dramatiques, à Caen, au milieu des funérailles de Guillaume-le-Conquérant.

Les derniers mots: Charte normande, s'expliquent d'eux-mêmes par l'octroi des privilèges dus à Louis-le-Hutin.

Philippe VI de Valois voulut constituer la Normandie en duché d'apanage pour son fils aîné; mais bientôt le Dauphiné allait être légué à la France, par Humbert II, son dernier seigneur, sous condition expresse que l'héritier du trône porterait le titre de Dauphin.