Si l'on n'allait à Langrune pour prendre les bains, on voudrait, cependant, y passer quelques heures; d'abord, pour visiter son église, monument historique, datant du treizième siècle, dont la flèche élégante est l'un des amers de la côte; ensuite, on se hasarderait jusqu'au Raz, écueil appelé aussi: les Essarts, formant une des pointes de la longue ligne de hauts-fonds découvrant à chaque marée, et régnant à peu près de Courseulles à Arromanches, puis de cette localité à Colleville-sur-Mer.

Rien ne vaut mieux, pour graver un fait historique dans la mémoire, qu'une visite aux lieux mêmes où il s'accomplit. Remontons donc un instant vers le passé.

Langrune.

Vers la fin du seizième siècle (en 1588), Philippe II, roi d'Espagne, ayant déclaré la guerre à Élisabeth, reine d'Angleterre, sa belle-sœur, équipa contre elle une formidable armée navale, ne comprenant pas moins de cent trente-cinq vaisseaux. Fort orgueilleux et persuadé qu'il remporterait des victoires extraordinaires, le souverain espagnol nomma lui-même sa flotte: l'Invincible Armada[36].

[36] Le mot Armada signifie: flotte de vaisseaux de guerre.

Peu de jours plus tard, toute cette brillante armée était anéantie. Une violente tempête l'ayant assaillie dans la Manche, grand nombre de vaisseaux furent jetés sur les rochers.

L'un d'eux, le Calvados, vint s'entr'ouvrir sur un rocher situé un peu en avant des hauts-fonds commandant la côte de Langrune à Arromanches. C'est depuis ce naufrage que le nom de Calvados fait partie de notre langue. D'abord donné à l'écueil, cause de la perte du vaisseau, il fut étendu, plus tard, à l'un des cinq départements formés par l'ancienne province de Normandie.

Nous ne pouvons passer sous silence que des recherches consciencieuses ont fait mettre en doute l'exactitude du nom donné au vaisseau naufragé. Une erreur de lecteur ou de copiste aurait tout fait, dit Malte-Brun. L'amiral espagnol montait le San-Salvador (le Saint-Sauveur). Ce dernier mot, mal orthographié, serait devenu, par une interversion de lettres: le Calvados, nom sans signification et que, du reste, aucun des bâtiments de la flotte de Philippe II ne portait. Mais l'erreur a prévalu: c'est trop souvent son habitude[37].

[37] C'est une erreur de donner 24 kilomètres de longueur au rocher le Calvados. Le banc d'écueils possédant semblable dimension est attenant aux falaises et reste découvert à chaque marée. Mais le roc du Calvados, proprement dit, est situé à un kilomètre de la côte. Il gît sur environ mille mètres de longueur et cinq cents mètres de largeur. Le mouillage appelé: Fosse d'Espagne, sans doute en souvenir du désastre de l'Armada, s'étend entre lui, Saint-Côme-Fresné et Asnelles.