Quand il eut rempli de mille dards ce prince aux infatigables exploits, il perça Mâtali avec une foule de traits. Après qu'il eut abattu le drapeau d'or sur le fond du char, Râvana de blesser avec la rapidité de ses flèches les coursiers mêmes d'Indra. À la vue du Raghouide accablé par son ennemi, les Dânavas et les Dieux tremblèrent. La terreur saisit tous les rois des singes et Vibhîshana avec eux. La mer, pour ainsi dire, toute en flammes, enveloppée de fumée, ses flots bouleversés, montait avec fureur dans les airs et touchait presque au flambeau du jour. Le soleil avec des rayons languissants apparaissait horrible, couleur de cuivre, collé en quelque sorte contre une comète et le sein maculé.
Le monarque aux dix têtes, aux vingt bras, son arc à la main, se montrait alors inébranlable comme le mont Maînaka. Et Râma lui-même, refoulé par le terrible Daçagrîva, ne pouvait arrêter le torrent de ses flèches sur le champ de bataille. Enfin, les sourcils contractés sur le front et ses yeux rouges de colère, il entra dans la plus ardente fureur, consumant de sa flamme, pour ainsi dire, le puissant Démon.
Aussitôt les Asouras et les Dieux rallument entre eux leur ancienne guerre, ils entre-croisent des acclamations passionnées: «Victoire à toi, Daçagrîva!» s'écrient d'un côté les Asouras. «Victoire à toi, Râma!» crient d'un autre les Dieux mainte et mainte fois.
Dans ce moment Râvana à l'âme vicieuse, qui désirait lancer un nouveau coup au Raghouide, mit la main sur un long projectile. Enflammé de colère, pour ainsi dire, il saisit une lance épouvantable, sans pareille, insurmontable, effroi de toutes les créatures, au tranchant de diamant, à la grande splendeur, exterminatrice de tous les ennemis, inaffrontable pour Yama lui-même et semblable au trépas.
L'Indra puissant des Rakshasas lève son arme, il pousse un grand cri épouvantable, il ébranle de cet horrible son la terre, le ciel, les points cardinaux et les plages intermédiaires. Au rugissement affreux du monarque aux terribles exploits, tous les êtres de trembler, la mer de s'agiter et les plus hauts rishis de s'écrier: «Dieu veuille sauver les mondes!» Après que le monarque aux vastes forces eut pris cette grande lance et qu'il eut jeté cette clameur, il tint à Râma cet amer langage: «Tiens bon maintenant, Raghouide! Mais cette lance va trancher ta vie.» Et le monarque à ces mots lui darde sa lance.
À la vue de cette arme flamboyante et d'un aspect épouvantable, le Raghouide vigoureux, levant son arc, envoie contre elle ses dards aigus. Il frappa cette lance au milieu de son vol avec des torrents de flèches, comme la mer combat avec les torrents de ses ondes le feu qui s'élève pour la destruction du monde à la fin d'un youga.
Mais, tel que le feu dévore les sauterelles, la grande pique de l'Yâtou consuma les traits que lui décochait l'arc de son rival. En voyant ses dards brisés au milieu des airs et réduits en cendres au seul toucher de cette lance, le Raghouide fut saisi de colère. Il empoigne dans une ardente fureur la pique de fer que Mâtali avait apportée et qu'Indra lui-même estimait grandement. À peine eut-il d'une main vigoureuse élevé cette arme, bruyante de ses nombreuses clochettes, que le ciel en fut tout illuminé, comme par le météore de feu qui incendie le monde à la fin d'un youga. Il envoya cette pique frapper la grande lance du monarque des Yâtavas, qui, brisée en plusieurs morceaux, tomba, ses clartés éteintes.
Ensuite Râma de lui abattre ses coursiers aussi rapides que la pensée avec des traits acérés, perçants, à la grande vitesse, au toucher pareil à celui du tonnerre. Cela fait, le Raghouide blesse Râvana de trois flèches aiguës dans la poitrine, et lui fiche de toutes ses forces trois autres dards au milieu du front. Le corps tout percé de flèches, le sang ruisselant de ses membres, l'Indra blessé des Rakshasas paraissait alors comme un açoka en fleurs planté au milieu des armées.
Ensuite l'héroïque Daçarathide, tout brûlant de courroux, se mit à rire et tint ce langage mordant à Râvana: «En châtiment de ce que tu entraînas du Djanasthâna ici mon épouse, tu vas perdre la vie, ô le plus vil des Rakshasas! Abusant d'un moment, où j'avais quitté ma Vidéhaine, tu me l'as ravie, triste, violentée, sans égard à sa qualité d'anachorète, et tu penses: «Je suis un héros!» Tu exerces ton courage sur des femmes sans défense, ravisseur des épouses d'autrui; tu fais une action d'homme lâche, et tu penses: «Je suis un héros!» Tu renverses les bornes, Démon sans pudeur, tu désertes les bonnes mœurs, tu prends la mort comme par orgueil, et tu penses: «Je suis un héros!» Parce que des Rakshasas faibles, tremblants, t'honorent comme d'un culte, tu penses en ton orgueil et ta hauteur: «Je suis un héros!» Tu m'as ravi mon épouse au moyen de la magie, qui fit paraître à mes yeux ce fantôme de gazelle: c'était bien montrer complétement ton courage et tu fis là un exploit merveilleux!
«Je ne dors, ni la nuit, ni le jour, noctivague aux actions criminelles; non! Râvana, je ne puis goûter de repos, tant que je ne t'aurai pas arraché de ta racine! Qu'ici donc aujourd'hui même, de ton corps percé de mes dards et abattu sans vie, les oiseaux du ciel tirent les entrailles, comme Garouda tire les serpents!»