Aussitôt que le monarque illustre des Dieux eut articulé ces paroles, Çakra de verser une pluie mêlée d'ambroisie sur le champ de bataille. À peine l'ondée vivifiante les a-t-elle touchés qu'au même instant, rendus à la vie, tous les singes magnanimes se relèvent: on eût dit qu'ils se réveillaient à la fin d'un sommeil. Eux, que l'ennemi avait renversés morts, les membres déchirés de blessures, tous, se relevant guéris et dispos, ils ouvraient de grands yeux pleins d'étonnement.
À la suite de ces choses, Vibhîshana dit, les mains jointes, ces paroles au dompteur des ennemis, Râma, qui avait passé la nuit commodément couché: «Que de nobles dames, habiles dans l'art de parer, les mains chargées d'eau pour le bain, de parfums, de guirlandes variées, du sandal le plus riche, de vêtements et d'atours, viennent ici et qu'elles te baignent suivant l'étiquette.» À ces mots, le Kakoutsthide répondit à Vibhîshana: «Bharata aux longs bras, fidèle à la vérité, est plongé dans la douleur à cause de moi, et, voué à la pénitence dans un âge encore si tendre, il se tourmente le corps. Sans lui, ce fils de Kêkéyî, sans Bharata, qui marche dans la voie du devoir, je fais peu de cas du bain, des vêtements et des parures. Occupe-toi de me procurer un prompt retour dans ma ville. Car le chemin qui mène dans Ayodhyâ est très-difficile à pratiquer.»
À ces mots de Râma: «Fils du monarque de la terre, lui répondit Vibhîshana, je te ferai conduire en ta ville. Il est un char nommé Poushpaka, char nonpareil, céleste, resplendissant comme le soleil et qui va de lui-même. Il appartenait à Kouvéra, mon frère; mais Râvana, plus fort, l'en a dépouillé après une bataille qu'il a gagnée sur lui. Ce véhicule, dont l'éclat ressemble à celui de l'astre du jour, est ici. Monté dans ce char, tu seras conduit par lui-même sans inquiétude jusque dans Ayodhyâ.»
À ces mots, Vibhîshana d'appeler avec empressement le char semblable au soleil; ce véhicule, ouvrage de Viçvakarma, aux flancs marquetés de cristal poli, aux siéges magnifiques de lazulithe, au son mélodieux par les multitudes de clochettes qui gazouillaient, balancées de tous côtés autour de lui, ce char, qui se mouvait de lui-même, resplendissant, impérissable, céleste, ravissant l'âme, embelli de portes d'or, couvert de tissus, où l'or se mariait avec la soie, et qui, ombragé de mille étendards ou drapeaux blancs, ressemblait au sommet du Mérou.
Quand il vit arrivé le char Poushpaka, le monarque des Rakshasas dit au Raghouide: «Que ferai-je?» Le héros à la grande splendeur, ayant réfléchi, lui répondit ces mots, où dominait le sentiment de l'amitié: «Que tous ces quadrumanes habitants des bois, qui ont mis à fin leur expédition, en soient récompensés, Vibhîshana, par divers présents de chars et de pierreries. C'est avec leur appui que tu as conquis Lankâ, monarque des Rakshasas: rejetant loin d'eux la crainte de la mort, ils n'ont jamais reculé dans les batailles. Les chefs contents des légions simiennes obtiendront ainsi, grâce à ta reconnaissance, l'estime qu'ils méritent, et, dignes d'honneur, ils seront honorés par toi.
«Le héros puissant, qui sait donner, connaît la substance de son devoir et pratique ainsi les obligations imposées à un maître de la terre, n'est-il pas adoré du guerrier?»
Il dit, et Vibhîshana s'empresse d'honorer tous les simiens jusqu'au dernier avec des largesses de pierreries et d'or. Accompagné de son frère, et quand il eut pris dans son anka l'illustre Vidéhaine, rougissante de pudeur, le Raghouide, monté dans le char, tint ce langage à tous les singes, à Sougrîva d'une extrême vigueur, comme à Vibhîshana le Rakshasa: «Tout ce que doivent faire des amis, vous l'avez fait, héros des singes; je vous donne congé, il vous est donc loisible à tous de vous retirer où bon vous semble. Mais ce qu'on peut attendre, Sougrîva, d'un allié, d'un ami, d'un cœur appliqué, ta majesté, qui marche dans le devoir, l'a fait pour moi complétement. Retourne à Kishkindhyâ et gouverne là ton empire, Sougrîva!
«Je t'ai donné Lankâ pour ton royaume, Vibhîshana aux longs bras. Les habitants du ciel, Indra même avec eux, ne t'y vaincront jamais, souverain des Rakshasas, ô toi, le plus fidèle aux devoirs du kshatrya. Je retourne dans Ayodhyâ au palais de mon père; je vous demande la permission de partir et je vous fais à tous mes adieux.»
À ces mots de Râma, les généraux quadrumanes, le monarque des singes et Vibhîshana le Rakshasa, tous, joignant les mains, de lui dire: «Nous désirons t'accompagner jusqu'à la cité d'Ayodhyâ; nous désirons voir ton sacre, vœu de notre cœur. Quand nous aurons vu cette auguste cérémonie et salué Kâauçalyâ, nous reviendrons après un court séjour, ô le plus grand des rois, dans nos habitations.»