«Je vais lui nommer Râma aux travaux infatigables, et lui parler dans un langage sanscrit, mais comme on le trouve sur les lèvres d'un homme qui n'est pas un brahme. De cette manière, je ne puis effrayer cette infortunée, de qui l'âme est allée dans sa pensée rejoindre son époux.»
Le grand singe fit tomber ces mots avec lenteur dans l'oreille de Sîtâ: «Reine, que vit naître le Vidéha, ton époux Râma te dit par ma bouche ce qu'il y a de plus heureux; et le jeune frère de ton mari, Lakshmana, le héros, te souhaite la félicité!» Quand il eut dit ces mots, Hanoûmat, le fils du Vent, cessa; et la Djanakide, à ces douces paroles, ouvrit son cœur au plaisir et se réjouit. Ensuite, elle, de qui l'âme était assiégée par les soucis, elle de lever craintive sa tête aux jolis cheveux annelés et de regarder en haut sur le çinçapâ. Tremblante alors et l'âme tout émue, la modeste Sîtâ vit, assis au milieu des branches, un singe d'un aspect aimable. À la vue du noble quadrumane posé dans une attitude respectueuse: «Ce que j'ai cru entendre n'était qu'un songe;» pensa la dame de Mithila.
Mais, ne voyant pas autre chose qu'un singe, son âme défaillit: elle resta longtemps comme une personne évanouie; et, quand elle eut enfin recouvré sa connaissance, cette femme aux grands yeux, Sîtâ de rouler ces pensées en elle-même: «C'est un songe! je me suis endormie un instant, épuisée de terreur et de chagrin; car il n'est plus de sommeil pour moi, depuis que j'ai perdu celui de qui le visage ressemble à la reine des nuits! En effet, toute mon âme s'en est allée vers lui; l'amour que je porte à mon époux égare souvent mon esprit; et, pensant à lui sans cesse, c'est lui que je vois, c'est lui que j'entends, au milieu de ma rêverie.
«... Mais quelle est donc cette chose? car un songe n'a point de corps, et c'est un corps bien manifeste qui me parle ici! Adoration soit rendue à Çiva, au Dieu qui tient la foudre, à l'Être-existant-par-lui-même! Adoration soit rendue même au Feu! S'il y a quelque chose de réel dans ce que dit là cet habitant des bois, daignent ces Dieux faire que toutes les paroles en soient véritables!»
Ensuite, Hanoûmat adressa une seconde fois la parole à Sîtâ, et, portant à sa tête les deux mains réunies, il rendit cet hommage à la Djanakide et lui dit: «Qui es-tu, femme aux yeux en pétales de lotus, à la robe de soie jaune, toi qui te tiens appuyée sur une branche de cet arbre et qui appartiens sans doute à la classe des Immortels?
«Si tu es Sîtâ la Vidéhaine, que Râvana put un jour enlever de force dans le Djanasthâna, dis-moi, noble dame, la vérité.»
Quand elle eut ouï ces paroles d'Hanoûmat, la Vidéhaine, que le nom de son époux avait remplie de joie, répondit en ces termes au grand singe, qui était venu se placer dans le milieu du çinçapâ: «Je suis la fille du magnanime Djanaka, le roi du Vidéha: on m'appelle Sîtâ, et je suis l'épouse du sage Râma.»
À ces paroles de Sîtâ, le noble singe Hanoûmat lui répondit en ces termes, l'âme partagée entre la douleur et le plaisir:
«C'est l'ordre même de Râma qui m'envoie ici vers toi en qualité de messager: Râma est bien portant, belle Vidéhaine; il te souhaite ce qu'il y a de plus heureux. Lakshmana aux longs bras, la joie de Soumitrâ, sa mère, te salue, inclinant sa tête devant toi, mais consumée par la douleur, car tu es toujours présente à la pensée de ton fils[7], comme un fils est toujours présent à la pensée de sa mère. Ce Démon, qui, un jour, dans la forêt, te fait dire ici Lakshmana par ma bouche; ce Démon, qui avait séduit tes regards, reine, sous la forme empruntée d'une gazelle ravissante au pelage d'or, mon frère aîné, qui pour moi est égal à un père, Râma aux yeux beaux comme des lotus, Râma, à qui le devoir est connu dans sa vraie nature, l'a tué avec justice en lui décochant une grande flèche aux nœuds droits.
Il est comme le fils de Sîtâ, par suite de son mariage avec Râma. Nos lecteurs n'ont sans doute pas oublié cette maxime répétée mainte fois dans le cours du poëme: un frère aîné est comme le père de son frère puîné; le frère puîné est comme le fils de son frère aîné.