Ensuite un Rakshasa, nommé Prahasta, héros, pareil aux sombres nuages et général d'une armée, réunit ses mains en coupe et tint ce langage: «Ni les serpents, les oiseaux ou les vampires, ni les Gandharvas, les Dânavas ou les Dieux mêmes, combien moins les singes, ne pourraient te vaincre dans une bataille! Si Hanoûmat a pu nous tromper, c'est grâce à la négligence, comme à la folle confiance de tous les Rakshasas: autrement, ce coureur de bois n'eût point échappé vivant de nos mains, nous vivants! Que ta majesté nous le commande, et nous allons dépeupler de singes toute la terre, avec ses bois, ses montagnes et ses forêts, jusqu'à la mer, ses limites.»

Tenant à la main son épouvantable massue, affamée de chair et de sang, le Démon Vajradanshtra dit ces paroles au monarque des Rakshasas: «À quoi bon nous occuper, noctivague, du misérable Hanoûmat, quand Sougrîva, Lakshmana et surtout l'invincible Râma sont encore debout? Aujourd'hui, je vais commencer, moi! par tuer Râma avec Lakshmana et Sougrîva; puis, je mets en déroute l'armée des singes et j'écrase les ennemis sous les coups de cette massue!»

Un Rakshasa, nommé Triçiras, dit à son tour dans une bouillante colère: «On ne peut tolérer un tel outrage fait à nous tous! C'est une chose épouvantable qu'on ait détruit,—et surtout un vil singe,—le gynœcée de l'Indra fortuné des Rakshasas et sa ville capitale! Je pars et je reviens dans cette heure même, couvert du sang des quadrumanes immolés; car je ne puis supporter davantage cette horrible offense que l'on fit à mon seigneur!»

Après lui un Démon, pareil à une montagne et léchant ses lèvres avec sa langue, qu'il promène autour de sa bouche, Yadjnahanou (c'est ainsi qu'il était nommé) jette ces mots dans sa colère: «Que tous les Rakshasas goûtent le plaisir dans la compagnie de leurs épouses: je veux dévorer à moi seul tous les princes des peuples quadrumanes!»

Mais soudain, arrêtant les Démons qui sortent, les armes au poing, Vibhîshana les fait tous rentrer, et, joignant ses mains, adresse au monarque ce langage: «Une marche conduite avec circonspection et suivant les règles, mon ami, aboutit nécessairement à son but. On ne peut évaluer, noctivagues Démons, ni les armées, ni les forces de ces quadrumanes: d'ailleurs, il ne faut jamais se hâter de mépriser un ennemi. Râma avait-il commencé lui-même par offenser le roi des Rakshasas, pour que celui-ci vînt enlever dans le Djanasthâna la noble épouse de ce magnanime!

«Si Khara vaincu périt sous les coups de Râma dans une bataille, il y avait nécessité pour celui-ci; car il faut que l'être, à qui la vie fut donnée, emploie toutes ses forces à défendre sa vie.

«Un affreux danger nous menace à cause de cette fille des rois: que Sîtâ soit donc renvoyée à son époux! le salut de ta famille l'exige, il n'y a là nul doute.

«Il n'est pas bon pour toi de s'aventurer dans une guerre funeste avec ce héros sage, dévoué à son devoir, plein de vaillance, à l'immense vigueur, à la grande âme, au bras exterminateur de ses ennemis! Pour sauver ta capitale avec ses Rakshasas et ta vie, jetée dans un péril extrême, suis la parole salutaire et vraie de tes amis: rends sa Mithilienne au Daçarathide! Arrache à la mort, et cette ville opulente avec les Rakshasas, et ton splendide gynœcée, Râvana, et tes serviteurs, et ton palais: rends sa Mithilienne au Daçarathide!

«Renonce à la colère, par laquelle on détruit sa gloire et sa race; cultive la vertu, qui ajoute un nouveau lustre à la beauté de la gloire: prête une oreille favorable à ma voix; fais que nous puissions vivre, nous, nos parents, nos fils, et rends sa Mithilienne au Daçarathide!»

À ce langage de Vibhîshana, discours salutaire et dont le devoir même avait inspiré la substance, l'intelligent Râvana se mit à délibérer avec ses ministres. Habile à manier la parole, ce monarque éloquent, superbe, entouré de superbes compagnons, parla en ces termes pleins de justesse: «On appelle sage l'homme qui, d'abord, ayant bien examiné sa force, celle des ennemis, les circonstances des temps et des lieux, ne commence une affaire qu'après cet examen.