«Suis donc mon avis! et que le vertueux Râma, s'il vient auprès de ta grandeur toute-puissante, reçoive de toi son épouse! Et quel homme, sire, n'eût-il aucune vertu, fût-il d'un rang vulgaire, se présenterait ici, devant ta majesté, remplie de belles qualités, et n'obtiendrait pas d'elle une gracieuse faveur? Si tu veux faire une chose digne de toi-même ou si tu veux observer le devoir, cette noble Sîtâ mérite, ô mon roi, que ta bienveillance lui rende sa liberté.»

À peine le vigoureux monarque eut-il ouï le discours de son frère, que soudain la fureur colora son visage, comme le soleil parvenu à son couchant. Tous les ministres, à qui le caractère du monarque était bien connu, sentirent naître la crainte au fond du cœur, en voyant cette fureur violente de l'irascible souverain.

Ensuite, après qu'il a frotté vivement de colère une main dans la paume de l'autre main, Râvana jette à Vibhîshana ces paroles dictées par un amer dépit: «Ce que ta grandeur a dit porte entièrement le sceau d'une pensée funeste pour moi: c'est un langage paré de qualités favorables à mes ennemis et qui n'est coupé nullement sur ma taille. Tu n'as point observé ici les égards que les hommes attentifs et bien nés se doivent mutuellement: il faut mettre le plus grand soin à respecter ces convenances, qui ne sont pas dépourvues de raison.

«En venant ici devant le maître de la terre, tu fais bien voir que tout ce qu'il y a de sottise, de pauvreté, d'idiotisme, d'aveuglement et d'inintelligence au monde est ramassé tout entier dans toi-même. Oui! c'est comme si la sauterelle en se jouant allait follement sauter pour sa perte au milieu du feu: serait-ce donc un signe indubitable d'héroïsme?

«Ce peuple, sans doute, ne savait pas quelle différence existe d'égarer à bien conduire, puisqu'il a reçu des cieux le sage Vibhîshana, de qui l'esprit est si dégagé des sens! Si les ennemis sont des héros dans la guerre et si nous sommes, nous, des lâches dans les combats, que n'allons-nous, par couardise et cédant à la force, demander grâce à l'ennemi!

«Voilà ce qui est toujours à l'heure du combat la nature éternelle des gens peureux, étroits de cœur, à l'âme basse, tels enfin que toi-même!

«Les hommes sans courage et sans vigueur ne brillent point à pourfendre les ennemis: leur âme est poltronne, de même nature et telle que la tienne!

«Si Râma, dépouillant son orgueil, venait me demander grâce!... Est-il une chose faisable aux yeux des gens de bien, qu'ils ne soient disposés à faire si on vient les supplier? Nous devons étouffer notre haine à l'égard de notre ennemi surtout: c'est un devoir à vos excellences de pratiquer la compassion de toute votre âme envers l'homme qui demande votre assistance. Ne pas le faire, c'est unir le poison avec le sang, d'où résulte que le mélange ira bientôt allumer la guerre entre les deux substances.

«Moi, fussé-je même seul dans ce combat, je suis capable de consumer par ma vigueur sur le champ de bataille Râma avec Lakshmana, comme un feu allumé dévore l'herbe sèche.

«Ainsi, que la résolution de la guerre soit prise à l'instant par vos grandeurs, si bien douées pour la guerre, à l'exception toujours du vil et du lâche Vibhîshana lui-même.»