Vibhîshana, comme il parlait ainsi, arrive en ce lieu, descend sur la terre, tombe à ses genoux et courbe la tête à ses pieds. Le bienheureux Çiva lui dit avec l'auguste rejeton de Viçravas: «Lève-toi, Rakshasa! lève-toi! La félicité descende sur toi! Ne te livre point à la douleur. Obtiens, invincible guerrier, obtiens la couronne aussitôt que tombée du front même de Râvana. Rends-toi, mon ami, aux lieux où sont, et Râma aux longs bras, ce jardin fortuné des vertus, et le singe Sougrîva, et le majestueux Lakshmana. C'est là que Râma à la vive splendeur et le plus habile de ceux qui manient les armes te sacrera bientôt sur le trône de Lankâ, toi, venu d'ici vers lui, vaillant meurtrier des ennemis.»
Dans ce moment, le monarque à la grande splendeur, fils de Viçravas, tint ce langage au prince des Rakshasas, Vibhîshana: «Partant d'ici, héros, tu seras bientôt roi de toutes les manières à Lankâ; c'est ce que nous avons déjà vu dans l'avenir depuis longtemps. Hâte-toi d'aller en ce jour même, pour l'anéantissement des Rakshasas, le salut de toutes les créatures et l'inauguration de toi-même sur le trône, vers ce héros né de Raghou, le plus vertueux de tous ceux par qui la vertu est cultivée. Accompagné de Râma, hâte-toi de consommer, prince à l'éminente fortune, l'affaire des habitants du ciel, des Rishis et de tous les êtres appliqués au devoir.
«Immole Râvana, comme on tue l'homme d'un naturel pervers, sans pudeur, sans frein, qui cherche à s'enivrer de guerres, qui est le perpétuel obstacle des âmes placides et douces, vouées aux pratiques de la vie pénitente. Immole ce Démon aux dix têtes qui se fait un jeu de troubler le soma dans les grands sacrifices, qui se plaît à semer le danger sous les pas du voyageur et des autres, qui aime à vivre toujours au milieu des iniquités, comme on se tient près d'un jeune frère que l'on aime ou dans la compagnie des Dieux.
«Parce que tu as quitté le tyran aux dix têtes comme on abandonne loin derrière soi le voyageur qui marche hors du vrai chemin et ne suit pas une bonne route, tu jouiras, Démon sans péchés, de la gloire et des plaisirs éternels dont nous jouissons nous-mêmes.»
Après qu'il eut écouté ces paroles tombées des lèvres de son frère aîné, le prudent Vibhîshana, baissant la tête, demeura plongé dans ses réflexions. L'auguste et immortel Bhagavat dit au prince enseveli dans ses pensées: «Lève-toi, monarque des Rakshasas! lève-toi, Démon à la grande sagesse! obtiens le bonheur éternel, digne récompense de ta pénitence et de tes bonnes œuvres! Nous voyons toutes ces choses dans l'avenir, héroïque Vibhîshana, comme si elles étaient sous nos yeux.
«Lève-toi donc et rends-toi vers l'immortel seigneur des villes, l'immortel et glorieux appui de toutes les créatures. Car c'est le trésor des vertus; c'est la voie suprême où circule ce qui se meut; c'est la racine de l'univers entier.»
À ces mots prononcés là par l'Immortel au cou bleu, le singe aux longs bras de se lever avec ses ministres eux-mêmes. Puis, quand il eut adoré le Dieu Çiva et l'auguste Kouvéra, le vertueux Vibhîshana partit d'un vol rapide, et, se replongeant au sein des airs, il s'en alla chercher la présence du héros à la grande force.
Les rois des singes, qui se tenaient sur la terre, le virent se tenant au milieu du ciel, où il ressemblait à la cime d'un mont et paraissait flamboyer de splendeur. Ceint des armes les plus excellentes, le fortuné Démon planait au sein de l'air, semblable à une montagne de nuages ou tel que la Mort vêtue d'un corps humain. Munis eux-mêmes d'armes offensives et de boucliers, ses quatre suivants à la force épouvantable reluisaient par l'éclat des parures.
Dès que le vigoureux monarque des singes, l'invincible Sougrîva, l'eut aperçu, il dit à tous ses quadrumanes, Hanoûmat à leur tête, ces mots que lui dictait sa prudence: «Ce Rakshasa couvert d'armes et d'une cuirasse, qui vient ici, voyez! suivi par quatre Démons, accourt sans doute pour nous tuer.»
À ces mots, arrachant des rochers et des arbres, tous les chefs des tribus quadrumanes de lui répondre en ces termes: «Donne-nous promptement tes ordres, sire, pour la mort de ces méchants; qu'ils tombent maintenant immolés sur la terre et baignés dans leur sang!»