À cet ordre, les deux Yâtavas partent, ils arrivent dans la cité de Lankâ, où Çouka et Sârana disent au roi des Rakshasas:
«Arrêtés dans notre mission par Vibhîshana, la mort nous était due, monarque des Rakshasas; mais, conduits en présence du magnanime Râma, ce prince à la vigueur sans mesure nous fit rendre la liberté. C'est là que nous vîmes réunis dans un même lieu et semblables aux gardiens du monde ces quatre héros à la grande force, aux mains instruites dans le maniement des armes, au courage inébranlable: Râma, le beau Daçarathide, Lakshmana à l'immense vigueur, Sougrîva d'une splendeur éblouissante et Vibhîshana, ton frère.
«Les voilà donc, ces héros quadrumanes, arrivés sous les murs de notre Lankâ inexpugnable. On ne trouve pas la fin de cette armée, qui a passé déjà et qui passe maintenant la mer sous la protection de Râma, qui semble, sire, un de ces Dieux préposés à la garde du monde. Loin d'ici la guerre! Que la paix soit résolue! Rends sa Mithilienne au fils du roi Daçaratha.»
Quand il eut ouï ces paroles justes, hardies, bien dites par Sârana, le roi de lui répondre en ces termes: «Je ne rendrais pas même Sîtâ par la crainte du monde entier, les Dânavas, les Gandharvas et les Dieux vinssent-ils à fondre sur moi!»
À ces mots, Râvana, plein d'une bouillante colère, se leva du siége royal et, poussé par le désir de voir, il monta, rapide, sur le faîte de son palais, qui avait la blancheur de la neige et dont la hauteur eût égalé plusieurs palmiers, l'un sur l'autre étagés. Flamboyant de tout son corps, il abaissa les yeux sur la terre, et, accompagné de ces deux espions, il contempla cette grande armée. Il vit, et la mer, et les montagnes couvertes de héros simiens, et les contrées de la terre bien remplies de singes. Quand il eut considéré cette armée de quadrumanes, immense, incalculable, sans terme, le monarque fit ces demandes à Sârana:
«Qui sont parmi eux les enfants des Dieux? Qui sont réduits à des forces purement humaines? Qui sont ici les singes de qui Sougrîva écoute les conseils? Qui sont les chefs des chefs? Indique-moi promptement, Sârana, les singes qui sont ici les généraux?»
À ces mots du monarque de Rakshasas, l'interrogé, à qui les principaux des singes n'étaient pas inconnus, lui répondit: «Le singe qu'entourent mille centaines de capitaines et qui rugit, le front tourné vers Lankâ; ce héros de qui la grande voix fait trembler toute la cité avec ses remparts, ses portiques, ses bois, ses montagnes et ses forêts; ce général qui se tient à la tête des armées du magnanime Sougrîva, l'Indra de tous les singes, on l'appelle Nala. Il est fils de Viçvakarma, et c'est par lui que ce pont fut construit.
«Semblable au faîte d'une montagne et pareil en couleur aux fibres du lotus, ce guerrier vigoureux, qui, tenant ses bras levés, creuse des pieds la terre et qui, la face tournée vers Lankâ dans une fureur débordée, ouvre à chaque instant sa bouche par des bâillements de colère, fait claquer à chaque pas sa queue et remplit du son les échos aux dix points de l'espace; ce héros qui, environné par un millier de padmas[14] et par une centaine de cent milliards, te défie au combat, fut sacré comme roi de la jeunesse par Sougrîva, le monarque des singes: le nom qu'il porte, est Angada.
Le padma est une quantité égale à dix milliers de millions.