Bien plus encore que la ville, c'est le village en effet qui donne à un pays sa physionomie. Quelles que soient les différences que l'on constate de région à région, du Nord au Sud et de l'Est à l'Ouest de la France, les villages, sauf dans les départements où la grande industrie a brusquement modifié l'aspect du pays, ont partout une physionomie qui s'apparente. Bourgs normands perdus dans les arbres, hameaux bretons dont les maisonnettes de pierre grise sont tapies dans une anfractuosité du roc, villages du Valois ou du Parisis, gracieux et champêtres comme une bergerette du XVIIIe siècle ou un conte de Gérard de Nerval, bourgades méridionales aux maisons blanches bien rangées autour du mail, le forum de l'ancien municipe, villages lorrains serrés autour de leurs clochers pointus comme pour mieux résister aux invasions, villages de montagne encadrés dans la combe profonde, villages de la plaine fertile où tout respire l'abondance et la paix, villages forestiers, villages maritimes, tous les villages français racontent avec une discrète éloquence l'histoire intime d'une vieille civilisation agricole et policée, et d'un pays où depuis longtemps, l'homme des champs aussi est un homme libre. Et partout ou presque partout, on y trouve dans la disposition des plus humbles maisons, dans leur architecture, dans un goût traditionnel pour les arbres, les fleurs et les pampres, la preuve du goût instinctif d'une race née pour l'art.

A quelques nuances près, c'est une impression analogue qu'on éprouvait dans les villages de Belgique. Tant en Flandre qu'en Wallonie, il y avait, avant la guerre, dans ces belles provinces qui semblaient avoir pour jamais oublié la guerre, quantité de bourgades si heureusement disposées, si bien patinées par les siècles et si soigneusement entretenues par les hommes qu'elles apparaissaient comme de véritables œuvres d'art.

Elles apparaissaient! Il faut, hélas! pour des régions entières, parler au passé, car presque partout où l'armée allemande passa, il y a quelques mois, il ne reste plus que des ruines.

On peut vraiment suivre l'invasion à la trace sanglante et charbonneuse qu'elle a laissée. Partout des massacres, partout des pillages et des destructions, partout des incendies.

Elle entre en Belgique par Verviers et le plateau de Herve, haute plaine agricole dont les gras pâturages sont renommés et où les grandes fermes et les gros bourgs abondent. Verviers, ville ouverte, ne résiste pas: on la respecte, on se contente de brûler une usine pour l'exemple; dans les campagnes on fusille quelques otages, on détruit quelques fermes sous divers prétextes, mais ce ne sont là que de menues gentillesses, sans importance. A Visé, près de la frontière hollandaise où une division de l'armée belge tente courageusement de disputer le passage de la Meuse, les généraux de l'empereur allemand montreront mieux leur savoir-faire. Visé prise sera plus qu'à moitié détruite. Mais c'est après la reddition de Liége que la dévastation systématique commença. A la formidable invasion qui se préparait, toutes les routes de la Belgique étaient nécessaires; les routes classiques, la Meuse et la Sambre, les routes plus difficiles des Ardennes; toutes ont presque également souffert du passage de la horde dévastatrice...

La Vallée de la Meuse! Beaucoup de soldats y ont passé jadis. Henri II après le sac de Thérouanne par Charles-Quint y entreprit une sorte d'expédition punitive; les bandes du duc de Nevers n'y allèrent pas de main morte et avant 1914 on disait dans les livres d'histoire que jamais on n'avait fait la guerre d'une manière aussi cruelle qu'en ce XVIe siècle sanglant et passionné. Mais les soldats du Roi de France, pas plus que les reîtres de l'empereur ne se prétendaient les représentants de la Culture et aucune conférence de La Haye n'était venue codifier les lois de la guerre. Les armées de Louis XIV, celles de Guillaume d'Orange, roi d'Angleterre, celles de la Révolution, qui, elles aussi passèrent par ces belles vallées, ne firent la guerre qu'aux soldats, et si quelques châteaux du pays furent brûlés par ces dernières, ce fut avec la complicité des habitants que les haines sociales égaraient.

Mais ces souvenirs, au printemps dernier, appartenaient à l'histoire, à une très lointaine histoire, et l'on ne pouvait rien imaginer de plus paisible que ces rives de la Meuse, qui ressemblaient à un immense parc. Sur les bords de l'eau, au pied des collines boisées, une quantité de villas opulentes ou coquettes, s'élevaient dans les jardins et mariaient heureusement leur rusticité artificielle et bourgeoise avec le charme des vieux villages de pierre grise. C'était un pays de villégiature, un pays de repos, de confort, d'opulence, où la prospérité belge s'étalait avec une complaisance joyeuse. Les villes elles-mêmes avaient toutes un aspect accueillant de villes d'eaux. Namur riait à l'étranger dans sa ceinture de forts, et avait converti en parc sa vieille citadelle; Dinant, qui s'allongeait voluptueusement au pied du rocher autour de sa vieille église dont l'étrange et charmant clocher bulbeux accrochait le regard, avait l'air d'une capitale d'opérette. Andenne, Huy, Hastières, Yvoir, Freyr, Godinne, tous les villages, toutes les villettes de la contrée avaient le même aspect de gaîté tranquille et saine, de gaîté wallonne. Ce n'étaient pas précisément des villes d'art, des villes-musées,—bien que, dans quelques-unes d'entre elles, à Huy, à Dinant, à Hastières il y eût de fort belles églises, très anciennes et très curieuses,—mais c'étaient cependant des œuvres d'art en ce sens que, malgré les erreurs inévitables de la construction moderne, elles portaient l'empreinte d'une tradition architecturale mosane, qui a beaucoup de charme et d'originalité...

Ph. Express.