Après la chute de Liége, tandis qu'une armée allemande, poursuivant ses avantages sur la rive droite de la Meuse, repoussait les Français jusque sur leur territoire, une autre entreprenait l'invasion de la Belgique sur un vaste front qui allait du Nord au Sud, poussant devant elle la petite armée belge qui, héroïquement, défendait le terrain pied à pied. Partout, elle commit les mêmes ravages, les mêmes horreurs. D'autres que moi raconteront le martyre d'Aerschot et de Louvain, de Tongres, de Diest, de quantité de bourgs et de villages, de ce gras pays brabançon qui semblait aménagé pour les fêtes, les ripailles et les kermesses, et non pour la guerre. Malines, sœur pensive de Bruges et de Louvain, fut prise et reprise. Plusieurs fois, les Allemands la bombardèrent, visant toujours avec obstination cette noble tour de Saint-Rombaut, qui se dresse dans la plaine flamande comme un flambeau. Mais une fois la ville prise, elle ne fut pas incendiée, ni systématiquement détruite, et si l'opulent pays qui s'étend entre Bruxelles et Anvers a été converti en désert, du moins les Allemands peuvent-ils alléguer qu'on s'y est durement battu, que l'armée belge, retirée dans Anvers, a fait plusieurs sorties qui inquiétaient gravement les derrières de l'armée d'invasion. Mais pour la destruction de Termonde, ils ne sauraient invoquer aucune excuse. C'est après qu'elle eût été évacuée par les dernières troupes belges, que la ville fut systématiquement détruite. Comme elle avait déjà souffert d'un premier bombardement, et qu'elle semblait définitivement acquise à l'armée d'invasion, le bourgmestre vient trouver en suppliant le général von Sommerfeld—tous ces noms sont à retenir—tranquillement assis sur une chaise, devant un café sur la Grand'Place. Il parle, il prie, il pleure, il est au moment de s'agenouiller devant le bourreau de sa ville; mais celui-ci le regarde froidement, répond ces simples mots: «Nein! razieren», et fait signe aux pionniers de commencer.

Il ne reste plus aujourd'hui de Termonde que quelques petits tas de décombres au bord de l'Escaut.

La jolie ville que c'était! De pittoresques remparts à la Vauban l'entouraient, de larges douves communiquant avec l'Escaut, lui faisaient une gracieuse ceinture d'eau qui ajoutait à son charme intime et accueillant. C'était comme un vieux petit port accroupi le long du grand fleuve, et soigneusement gardé à la façon d'autrefois contre les intrus et les indésirables. Pour entrer à Termonde, on passait des ponts et des ponts encore, et tout à coup, l'on arrivait dans quelque rue multicolore dont les maisons luisantes de peinture alignaient leurs façades comme des jouets de Nuremberg. Un bout de canal, un bras de rivière reflétait les fenêtres garnies de rideaux à guipure et décorées de vases remplis de fleurs artificielles. Aucune animation, du reste, sauf sur les quais, du côté des fabriques. Aucun bruit, sauf l'aigre sonnerie des clairons de la garnison. Sur la Grand'Place, à certaines heures, il ne passait pas trois personnes. Par moments, la porte d'un café s'abattait avec un bruit sourd. Un officier traînait lentement ses pas vers le cercle militaire, puis tout retombait à la solitude, au silence. Mais cette solitude n'avait rien d'hostile ni de triste. Elle était souriante et confortable. Les gens de Termonde y étaient habitués depuis si longtemps qu'ils semblaient ne pas supposer qu'il pût y avoir une autre vie. Ils s'ennuyaient confortablement et paraissaient heureux de s'ennuyer.

Mais Termonde, outre le charme de ses rues multicolores, intéressait le voyageur par la coquetterie caractéristique de son hôtel de ville. Il avait subi, au cours des siècles, beaucoup de retouches, mais toutes les variations de son architecture s'étaient très heureusement harmonisées. Une partie avait été restaurée selon les dessins de Maestertuis dans un gothique très pur et très simple, tandis que l'aile gauche s'ornait d'un pignon contourné dans le goût de la Renaissance. Au milieu de l'édifice, la tour se dressait d'un jet hardi, couronnée de quatre tourelles qui s'effilaient autour d'une lanterne finissant en flèche bulbeuse. Certes, ce monument n'avait rien de l'imposante solennité du beffroi de Bruges, ni de la fière énergie du beffroi d'Ypres, ni de la grâce légère de l'hôtel de ville d'Audenarde, mais sa silhouette avait de la grâce et de la fierté et il faisait, somme toute, très bonne figure parmi les édifices civils de la Flandre. A l'intérieur, la municipalité avait réuni les tableaux qu'elle possédait, et qui, presque tous, étaient dûs à des peintres du terroir, car Termonde a marqué dans l'histoire artistique de la Belgique contemporaine: c'est le lieu de naissance du grand paysagiste Courtens. On y trouvait, du reste, aussi quelques tableaux anciens de grande valeur. A Notre-Dame, la vieille collégiale sombre dont la masse trapue s'élevait au-dessus de l'ancien cimetière, on voyait, parmi l'or et le marbre des chapelles, un remarquable tableau de Gaspard de Crayer et deux Van Dyck excellents: une Adoration des Bergers et un Crucifiement.

Ces précieuses toiles ont-elles été sauvées? je ne sais; mais les charmants édifices qui leur servaient de cadre ont disparu à jamais. Sans doute Termonde se relèvera de ses ruines, mais ce sera une autre ville, une ville neuve sans rien du charme discret et recueilli de la cité détruite.

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Hélas! il en est ainsi de presque toute la Flandre. Rien ne nous rendra son tranquille et placide visage. Elle pansera ses blessures, elle réparera ses désastres avec cette patiente énergie qu'elle a toujours montrée au cours des siècles, mais ses paysages silencieux et pensifs comme des jardins de béguines, ses villages riants, paisibles et vieillots ont disparu à jamais.

Peut-être reverrons-nous la tour des halles d'Ypres se dresser fièrement au milieu de la plaine reconquise, car on pourra la reconstruire pieusement, telle qu'elle était, mais nous ne reverrons jamais la vieille petite place, la charmante église de Loo, si artistement patinée par le temps; nous ne reverrons jamais le tendre béguinage de Dixmude, son vieux pont de l'Yser, ses maisonnettes multicolores, on ne refera pas ces quais ombragés de vieux arbres. Et de même Nieuport. Aucun archéologue, aucun architecte, ne nous restituera la vieille église de brique et son clocher bulbeux, le modeste hôtel de ville, avec son perron solennel, ni la Halle-aux-Drapiers, avec sa gracieuse tour carrée.

A quoi bon chercher à reconstituer ces humbles monuments? Ce n'étaient rien moins que des modèles d'architecture et leur beauté était faite de leur parfaite convenance au cadre qui les entourait, de la couleur dont les siècles les avaient revêtus, de l'harmonie qui s'était établie entre eux, et les arbres et le ciel. Les arbres de Nieuport ont été rasés par les obus, et le vétusté petit port qui s'endormait si voluptueusement dans ses souvenirs, le long de l'Yser vaseux, n'est plus qu'un tas de briques et de plâtras.

Nieuport, Ypres, Dixmude, Termonde, rien ne me donne comme ces noms l'affreuse sensation de l'irréparable...