Oui, de l'histoire était écrite par les peintres sur les murailles, par les sculpteurs dans la pierre des mausolées et des statues, par les artisans d'art en mille ouvrages. La physionomie et l'âme de la vieille cité sont brutalement supprimées. Ces pertes-là, comme celles des manuscrits et des livres inestimables de Louvain, comme celles des sculptures anciennes sur les façades de Reims, rien ne peut les réparer. Elles sont définitives.
Ypres, ville léthargique, s'étend dans la plaine basse des Flandres, dominant de ses tours et de ses pignons les débris de ses anciens remparts, démantelés en 1856. Elle se mire dans les eaux des fossés et des étangs alimentés par le cours paresseux de l'Yperlée.
Éloignée des centres, écartée du chemin banal des touristes, Ypres valait une visite fervente. Depuis la vulgarisation de l'automobile, elle était très à la mode. Réduite peu à peu, depuis le XIIIe siècle, d'une population de deux cent mille âmes à une population actuelle qui n'atteignait plus le dixième de ce chiffre, elle étalait encore partout les traces de sa splendeur ancienne et de sa longue prospérité. Telle une aïeule, elle tenait du charme désuet et morbide du passé, un prestige touchant.
Jadis les foulons et les drapiers mettaient en mouvement à Ypres quatre mille métiers. C'est aux frais de leurs corporations que furent érigées les gigantesques Halles aux draps dont la construction dura plus d'un siècle. Maintenant seules, quelques vieilles dentellières aux doigts agiles, le coussin et les fuseaux sur les genoux, enchevêtrent les réseaux des légères «Valenciennes» au seuil des logis branlants.....
L'éloquence du passé était tellement persuasive à Ypres! La Grand'Place longue et large à la mesure d'un peuple d'habitants, le beffroi géant, les halles démesurées, la cathédrale immense, parlaient au moins sensible. Et les habitations jadis somptueuses partout debout proclamaient l'évolution des styles dans l'art de bâtir, depuis la façade de la rue de Lille, la Boucherie gothique et l'antique «Gasthuys» Belle, jusqu'aux logis datant des règnes de Louis XV et de Louis XVI attestant au milieu des vicissitudes, la persistance d'une vie locale florissante.
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Que retrouverons-nous de ces trésors!
Déjà des photographies nous ont révélé les dégâts irrémédiables. Les Halles effondrées et brûlées, l'Hôtel de Ville écroulé, la tour du beffroi renversée, la cathédrale Saint-Martin saccagée, les places et les rues de la ville ravagées par les obus et par les flammes.
Les Halles étaient décorées de peintures murales importantes. Les unes dataient du XIVe et du XVe siècles. Elles avaient été indiscrètement restaurées. Les autres avaient été exécutées au cours du siècle dernier.