Delbecke, dans ces fresques d'Ypres, avait donné toute la mesure d'un talent personnel et curieux. Nulle part ailleurs, il n'existe une œuvre importante de lui. Il mourut jeune, relativement, laissant presque achevé ce significatif ensemble. A cette heure, il ne reste rien de Delbecke, sauf quelques esquisses et petits tableaux sans importance. Ce peintre, qui méritait d'occuper une place éminente dans l'école belge moderne est pour jamais rentré dans le néant. Quand on songe à l'intérêt que suscite le moindre bout de fresque retrouvé de nos jours, on réalise l'admiration qui dans l'avenir eût consacré l'ensemble harmonieux de ces peintures sauvagement supprimées.
Pauvre ville! Retrouverons-nous après la guerre, dans le curieux hôpital Belle, le triptyque de Melchior Brœderlam, peintre officiel de Philippe le Hardi, duc de Bourgogne, de 1382 à 1401? C'est un document du plus haut intérêt artistique que l'œuvre de ce prédécesseur des Van Eyck, de cet ancêtre Yprois de l'Ecole Brugeoise. Avec une naïveté déjà servie par des moyens techniques habiles, Brœderlam a peint la Vierge et l'Enfant entre les donateurs accompagnés de leurs Saints Patrons.
La Vierge-Reine, couronnée d'or, douce et fine, est vêtue de brocart rouge et or. Salomon Belle et ses fils, assistés d'un saint Georges en bizarre armure, lance en mains, Christine de Guines et ses filles avec sainte Catherine sont demeurés ainsi, depuis le XIVe siècle dans l'hôpital qu'ils ont fondé, à travers d'autres guerres et d'autres vicissitudes..... Quel sort leur fut-il réservé?
Et dans l'église Saint-Martin qu'est devenu le monument gothique fleuri érigé à la mémoire de Louise de Laye, veuve d'Hugonet, chancelier de Bourgogne? Et le tombeau d'Antoine de Henin? Et la dalle qui recouvre la dépouille de Jansénius, évêque d'Ypres, l'austère fondateur du jansénisme!
La magnifique verrière en forme de rose est assurément en miettes, et l'arche triomphale, construite en 1600 par Urban Taillebert renversée! Et le jubé aux statuettes d'albâtre, la chaire aux sculptures exubérantes, les stalles du chœur et les tableaux si harmonieux dans l'ombre des voûtes, incendiés sans aucun doute.
Hélas, Ypres, douloureuse martyre, ton écrin d'édifices a-t-il perdu son doux vieux cloître aux ogives flamboyantes? sa curieuse «conciergerie» bâtie au XVIIe siècle dans le goût—partout ailleurs démodé—de la Renaissance? son charmant «ouvroir des sœurs» à l'hospice Saint-Jean? ses façades à pignons de l'ancienne abbaye de Thérouanne? sa tour de Saint-Nicolas? l'hôtel Merghelynck, abritant un musée de meubles et de bibelots du XVIIIe siècle? et les églises, et les portes anciennes de la cité? et les vieilles maisons? et tous les témoins émouvants et pittoresques du passé?
Quoiqu'il en subsiste parmi les ruines et les débris, jamais les meurtrissures et les outrages infligés par l'ennemi à la ville-aïeule ne seront effaçables.
De l'art, de l'histoire, de la tradition, de la légende avaient fleuri là et sont abolis.
Le crime de ceux qui ont voulu cet anéantissement ne saurait invoquer d'excuse.
Paul Lambotte,
Directeur des Beaux-Arts
de la Belgique.