Près des villages, la campagne se revêt d'arbres et d'arbustes, d'acacias, de tamarises, de palmiers, de tous les arbres fruitiers que les habitants retardataires ont appris à connaître. Derrière un rideau de ces arbres, tout enveloppée de leur frondaison, Abydos, autrefois comme aujourd'hui, devait apparaître avec ses maisons en briques crues ou en terre, élevées sur des collines de décombres, dès lors comme à présent de pauvre apparence et de richesse médiocre, à l'ouest du Nil, tout près de la montagne infertile, toujours fréquentée par des bandes de pillards qui ne demandent qu'à tomber sur un endroit où ils ne sont pas attendus. Telle fut peut-être l'origine de la population assise de la ville sainte; les pillards nomades, sans abandonner les plaisirs du vol et du brigandage, auront voulu goûter les joies de la vie sédentaire; ils se seront rendus maîtres des malheureux fellahs qui cultivaient la vallée, et Set aura de nouveau vaincu son frère Osiris en ce lieu particulier. Cela paraîtra d'autant plus vraisemblable qu'à toutes les époques de l'histoire, depuis les plus anciens temps jusqu'à nos jours, les habitants de la ville sainte ont toujours résisté à la plus élémentaire morale des sociétés: ils n'ont jamais eu qu'une médiocre estime de la propriété, ont toujours pensé que le bien d'autrui avait des charmes engageants, et ne se sont jamais fait faute de se l'approprier quand ils l'ont pu. Pour eux, un homme n'est véritablement homme que s'il est voleur; le vol est la pierre de touche de l'honorabilité, et celui-là seulement est un brave homme, qui a fait ses preuves en faisant passer en ses mains ce qui était en celles de son voisin. Aussi comprend-on aisément que la déesse Isis ait pensé que ce n'était pas trop du chef d'Osiris, pour inculquer à ces sauvages quelques-unes des notions qui font les sociétés civilisées. Si l'on ne veut pas croire que la grande et divine mère Isis ait eu pareille pensée, il faut alors se rejeter sur les créateurs de la légende, sur les prêtres qui attirèrent à eux les bénéfices de la superstition humaine, en faisant servir cette même superstition au progrès général de la société.
Abydos ne fut donc jamais une grande ville: les restes de l'ancienne ville encore en partie occupés par les villages modernes, le démontrent amplement. Elle s'étendait en longueur, du nord au sud, le long de la bande sablonneuse qui côtoie la montagne et la suit dans ses retraits et ses retours, pendant une distance d'un kilomètre ou un kilomètre et demi environ, sur une profondeur qui n'excède pas 300 ou 400 mètres. Elle avait ceci de particulier, à savoir que la ville des vivants se mélangeait à la ville des morts. Les maisons, petites, construites en briques crues ou en terre, se pressaient les unes contre les autres, semblant s'envier réciproquement la lumière, et n'ayant d'autre but que d'éviter la chaleur. Quelques rares jardins, avec leurs palmiers montant vers le ciel et les autres arbres connus dans le pays, étaient la propriété des heureux favoris du Pharaon régnant. Dans la ville d'Abydos, comme dans toutes les villes égyptiennes, il y avait une noblesse à titres sonores, porte-ombrelle à la droite du roi, grands prophètes des divers dieux honorés dans la ville et dans la capitale du nome, c'est-à-dire à Thinis; des chefs de tous les travaux du Pharaon, des orfèvres royaux, des ciseleurs et des sculpteurs qui disaient avoir de grands mérites, etc; mais tous ces titres ne comportaient pas une richesse correspondante, et les gens d'Abydos vivaient comme ils pouvaient, principalement de vol. Quoique parfois la destruction et fréquemment la spoliation de presque tous les monuments qu'a construits et ornés l'art égyptien, aient été une maladie endémique à toutes les époques et dans tous les lieux, cependant aucune autre localité ne peut se vanter d'avoir primé Abydos sur ce point. La nécropole est là pour le prouver: les spoliateurs à toutes les époques ont enlevé ce que les générations précédentes y avaient caché avec le plus grand soin, et cela du haut en bas de l'échelle sociale. De grands officiers du roi, des prêtres d'Osiris n'avaient pas reculé devant l'expropriation des morts au profit de leurs besoins, et tel tombeau a servi deux ou trois fois pour des familles différentes; ou, si l'on portait la délicatesse de la conscience à un degré vraiment extraordinaire, on prenait les pierres, on les changeait de côté, et l'on en était quitte pour graver sur la face laissée libre, les titres que l'on se croyait à la faveur de la postérité. Si aux Enfers, par-devant le tribunal sacré d'Osiris, les quarante-deux assesseurs du Dieu et le Dieu lui-même se sont montrés inexorables pour quiconque avait commis le crime de spolier les sépultures, bien peu d'habitants de la ville sainte auront trouvé grâce devant le Seigneur universel, à moins qu'ils n'aient eu le moyen de corrompre l'Incorruptible, ce qui ne devrait pas étonner dans la vallée du Nil.
LE PRÊTRE-ROI RENDANT HOMMAGE À SÉTI Ier (CHAMBRE ANNEXE DE LA DEUXIÈME SALLE D'OSIRIS).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
Les grands édifices religieux qu'avait élevés à Abydos la piété des grands Pharaons, comme le temple d'Osiris, ceux de Séti Ier, de Ramsès II, pour ne citer que les plus célèbres, ne furent pas eux-mêmes à l'abri de ces spoliations endémiques, et, chose qui semblera d'abord surprenante, mais qui ne doit pas étonner en définitive, ceux qui furent les premiers à donner l'exemple furent les successeurs mêmes des pharaons constructeurs. Le temple de Séti Ier, par exemple, fut en partie spolié par Ramsès II, le propre fils de Séti; et, comme il n'avait pas suffisamment achevé l'ouvrage, son successeur et d'autres firent comme il avait fait, si bien que le temple, qui ne fut jamais achevé, porte les cartouches de trois ou quatre rois qui s'arrogèrent l'un après l'autre l'honneur de ne l'avoir jamais terminé. Dès les années qui suivirent, les cérémonies du culte n'étant plus pratiquées qu'en partie, les prêtres trouvèrent bon de s'approcher de plus près de l'endroit où ils exerçaient leur ministère, de se loger dans le temple saint, et c'est dans le lieu saint lui-même que les trouvèrent les moines fanatiques du christianisme égyptien, alors qu'ils ruinèrent l'édifice royal et sacré et qu'ils ensevelirent vingt-trois prêtres sous les ruines. Il n'est pas surprenant dès lors que la population de bas étage, suivant l'exemple donné par le sacerdoce, se soit emparée de tous les temples, y ait construit ses habitations de terre, ait profané les lieux saints de toutes les immondices imaginables, si bien que les merveilleux édifices n'ont échappé à la ruine complète, que par la saleté débordante des habitants. Aussi, quand Mariette entreprit vers 1859 le déblaiement des édifices d'Abydos, il dut d'abord exproprier les habitants qui s'y logeaient de temps immémorial; et encore n'a-t-il pas fait tout ce qui était à faire, car la première salle hypèthre du grand temple de Séti Ier est encore sous les décombres, occupée par les habitations qu'on y a construites.
THOT PRÉSENTANT LE SIGNE DE LA VIE AUX NARINES DU ROI SÉTI Ier (CHAMBRE ANNEXE DE LA DEUXIÈME SALLE D'OSIRIS).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
Abydos présida, sans le moindre doute, à la première éclosion historique de l'empire égyptien; mais avant cette époque reculée d'environ soixante siècles avant notre ère, elle était déjà peuplée, ainsi que je l'ai dit, et fort avancée dans les voies du progrès civilisateur. On ne peut en douter aujourd'hui après les travaux que j'y ai faits et que d'autres ont faits après moi. Si l'on ne sait rien des événements qui eurent lieu à cette époque, laquelle peut remonter de quinze à vingt siècles plus haut que la date précédente, en revanche on sait déjà beaucoup de choses sur les habitudes pacifiques ou guerrières des populations qui vivaient en Abydos. Les arts y étaient cultivés avec un succès merveilleux, l'industrie y faisait des progrès magnifiques: les objets fournis par les fouilles sont là pour le prouver et montrer que dès cette époque on avait trouvé l'écriture hiéroglyphique. La même incertitude règne sur les événements qu'on appelle historiques, pendant les premières dynasties; on sait cependant que déjà le culte d'Osiris y était établi et pratiqué, qu'on avait dû construire une grande citadelle rectangulaire qui existe toujours et qu'on nomme aujourd'hui la Schounet Ez-Zebib.