VUE GÉNÉRALE DU TEMPLE DE SÉTI Ier, PRISE DE L'ENTRÉE.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

À côté de ces sectateurs de Set, il y a les sectateurs d'Osiris dont les premiers se moquent toujours autant que jadis. Ces pacifiques fournirent la plus grande partie des ouvriers employés aux travaux que je dirigeais, mais sur eux-mêmes la doctrine de l'adversaire d'Osiris a déteint: ils n'ont qu'un médiocre respect pour la propriété d'autrui. Ils me témoignaient un grand respect, reconnaissants peut-être de ce que je leur faisais gagner quelque chose de cet argent, qui est le seul dieu qu'ils honorent vraiment. À mesure que le travail le réclamait, ils me faisaient assister à quelqu'une des représentations gravées sur les parois des tombeaux, si bien que je pouvais m'imaginer que la déesse Isis, la grande enchanteresse, avait toujours le pouvoir que lui reconnaissaient les hommes du temps passé. Les chants qu'ils redisent au milieu du sable et de la poussière, sans presque jamais s'arrêter, sont sans doute ces airs que le dieu Osiris apprit à leurs ancêtres et que ceux-ci leur ont livrés à mesure que les générations se sont succédé sur la terre: la simplicité des airs qui ne se composent guère que de trois ou quatre notes, mais qui sont d'un rythme très précis et très accentué, suffirait à elle seule pour le prouver. Si je rentrais à ma maison, le soir, après leur journée finie, ils m'accompagnaient en chantant, et pour peu que mon imagination se mit de la partie je pouvais me figurer faire une entrée triomphale, sur ma modeste monture, en ma bonne ville d'Abydos. Si les travaux avaient mis au jour quelque gros monument, ils l'amenaient en ma maison, tirant à soixante, à cent hommes sur les cordes d'un traîneau qui est toujours le même depuis les plus anciens temps, rythmant leurs pas sur leurs airs antiques, contents et joyeux de leur sort qui n'est cependant que misérable. Dans la journée leur travail me montrait toujours les mêmes surveillants, distribuant les mêmes coups avec les mêmes fouets, que je l'ai vu sur les bas-reliefs funéraires.

Malgré tous ces enchantements, la terre noire d'Égypte a un grand défaut, c'est de nourrir les habitants qui l'occupent et la travaillent, aussi peu qu'il lui est possible; mais si la solitude y pouvait être complète, je n'irais pas chercher ailleurs un paradis plus agréable.... La Nature y est prodigue de tous les biens. Le spectacle qu'elle m'offrait est l'un des plus doux que l'homme puisse contempler, et, quand le soleil avait disparu derrière la montagne, dans cette fente d'Abydos dont parlent les textes égyptiens, le calme qui envahissait la douce campagne était un baume divin pour les blessures de la journée. On eût aimé à éterniser ici la vie. Et quand la nuit succédait au jour, que les étoiles, une à une, se montraient au ciel, la profondeur de l'atmosphère était si transparente, si lointaine, qu'on peut parfaitement comprendre que les premiers hommes qui ont habité la vallée du Nil aient pu les prendre pour des lampes suspendues à la voûte des cieux, car elles se détachent avec tant de relief dans le firmament qu'il semble en effet qu'elles aient besoin d'être suspendues par un fil quelconque. C'est alors qu'on se prend à rêver à toutes choses, à soi-même, aux autres, à tout ce qui a pu plaire dans la vie des hommes et des choses; qu'on dépasse les limites de l'existence et du monde, pour se perdre dans une vie merveilleuse, presque inconnue, au milieu de mondes fantastiques. Il n'est besoin pour cela que de prononcer les mots enchanteurs que savent tous les rêveurs: «Portes d'or des célestes imaginations, ouvrez-vous!» Et elles s'ouvrent, l'on pénètre dans ces mondes enchantés, l'on y vit comme l'on souhaiterait de vivre, l'on oublie les maux de la vie présente, l'on se crée des plaisirs inouïs qui sont d'autant meilleurs et délicieux qu'on est seul à les partager. Chaque soir, de la table solitaire où je réparais mes forces épuisées, une étoile, toujours la même, passait au zénith d'un petit œil-de-bœuf percé dans le mur de briques et destiné à faire entrer la fraîcheur et les oiseaux: je l'aperçois encore quand elle entre dans le champ de la petite fenêtre, je la suis pendant tout le temps qu'elle met à parcourir le petit espace par lequel elle m'apparaît, je lui conte mes désirs et mes regrets, mes aspirations et mes déboires, je la prends pour confidente, et c'est, hélas! le seul être que je pouvais prendre pour confident de mes pensées; et quand elle disparaissait je demeurais réellement seul, n'ayant plus à qui parler. La solitude m'environnait alors de toutes parts. La nuit avait tout envahi, la terre et ma pensée. Je cherchais alors dans le sommeil l'oubli de toutes les choses de la terre, heureux si les portes d'or des célestes imaginations me restaient encore entr'ouvertes pendant mon sommeil. Et le lendemain les chants des oiseaux, les aboiements des chiens, le va-et-vient des hommes qui se levaient, qui causaient d'abord à voix basse, puis à haute voix, tous les bruits de la Nature m'avertissaient que l'heure du labeur avait sonné, me rappelaient que les soucis de la journée m'attendaient. Et, d'un pas alerte, rajeuni par la nuit, je m'acheminais vers ma tâche quotidienne, bravant le froid de l'hiver, la chaleur de ce jour à mesure qu'il s'élevait, énamouré de la recherche des antiquités: ma tâche m'avait repris tout entier.

E. Amélineau.

PROCESSION DES VICTIMES AMENÉES AU SACRIFICE (TEMPLE DE RAMSÈS II).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

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TABLE DES GRAVURES ET CARTES

L'ÉTÉ AU KACHMIR
Par Mme F. MICHEL