«Parti de bonne heure, je me réjouissais de la perspective délicieuse qui allait s'offrir à mes yeux. Je rencontrai beaucoup d'esclaves, allant couper de l'herbe pour les chevaux; mais au lieu du lac, une plaine immense, dépourvue d'arbres, s'étendait aussi loin que la vue pouvait atteindre. L'herbe devint de plus en plus fraîche, plus épaisse et plus haute; un bas-fond marécageux, décrivant une courbe tantôt saillante, tantôt rentrante, gêna de plus en plus notre marche, et après avoir lutté pendant longtemps pour sortir de cette fondrière, cherchant en vain à l'horizon quelque surface miroitante, je revins sur mes pas, barbotant dans la fange, et me disant pour me consoler que j'avais au moins vu l'indice de l'élément humide. Quel aspect différent présenta la contrée lorsque, dans l'hiver de 1854-55, plus de la moitié de Ngornou fut détruite par l'inondation, et qu'il se forma au midi de cette ville une mer profonde où s'engloutit la plaine jusqu'au village de Koukiya! La couche inférieure du sol, composée de calcaire, paraît avoir cédé l'année précédente et fait baisser le rivage de plusieurs pieds, d'où l'épanchement des eaux. Mais à part cet événement géologique, tout à fait exceptionnel, le caractère du Tchad est évidemment celui d'une immense lagune dont les bords changent tous les mois, et dont il est impossible par conséquent de dresser la carte avec exactitude.

«Le lendemain je me dirigeai vers le nord-est, accompagné d'un chef du Kanem et d'un garde à cheval du cheik. Après une demi-heure de marche nous atteignîmes le marécage, et mouillés parfois jusqu'aux genoux, bien que nous fussions à cheval, nous arrivâmes au bord d'une belle nappe d'eau, entourée de papyrus et de roseaux de différentes espèces, ayant de quatre à cinq mètres de hauteur. Franchissant une eau plus profonde remplie de grandes herbes, nous gagnâmes une autre crique, où j'aperçus deux petits bateaux plats d'environ quatre mètres de longueur, faits du bois léger du fogo, et manœuvrés par deux hommes qui s'éloignèrent dès qu'ils nous aperçurent. C'étaient des Bouddouma ou Yedina, en quête de proie humaine. Des habitants d'un village voisin coupaient des roseaux pour réparer le toit de leur case, et comme ils ne pouvaient apercevoir l'ennemi, que cachaient les grandes herbes, nous les avertîmes de se tenir sur leurs gardes, et nous poursuivîmes notre marche.

«Le soleil était brûlant; toutefois une brise rafraîchissante vint rider la surface du lac et rendre la chaleur supportable. Nous aurions pu boire en nous baissant un peu, tant nous étions immergés; mais l'eau très-chaude, et remplie de matières végétales, n'avait rien qui nous engageât à y porter les lèvres. Elle est néanmoins aussi douce que possible, et l'on a commis une erreur en disant que le Tchad devait avoir une issue, ou bien être salé. J'affirme le contraire: il est sans écoulement; et je ne vois pas d'où ses eaux tireraient leur salaison, dans un district où le sel manque tout à fait, où l'herbe en est tellement dépourvue que le lait des brebis et des vaches qui la paissent est insipide et malsain. Dans les cavités qui entourent le rivage, où le sol est fortement imprégné de natron, il est certain que l'eau doit avoir un goût saumâtre; mais à l'époque de l'année où celle-ci est noyée par le débordement du lac, il est probable que son âcreté n'est plus sensible.

Vue du lac Tchad.—Dessin de Rouargue d'après Barth (deuxième volume).

«De la crique de Melléla, nous prîmes à l'ouest, et après une marche d'une heure, moitié dans l'eau, moitié dans la plaine herbeuse, nous arrivâmes à Madouari. Le nom de ce village ne me disait rien alors; il me rappelle aujourd'hui un tombeau. Madouari, du reste, au lieu d'être resserré comme la plupart des villes et des villages du Bornou, s'éparpillait au milieu d'une profusion de balanites et de baobabs, et tout y respirait l'aisance. Je fus conduit chez Fouli-Ali, dans la maison où dix-huit mois plus tard expirait Overweg, et dont le propriétaire devait périr trois ans après victime de la révolution de 1854. Quelle différence entre l'accueil joyeux que je reçus à cette époque, et celui qui m'attendait, lorsque je revins avec M. Vogel, en 1855, alors que la veuve du pauvre Fougo sanglotait à mon côté, pleurant la mort de son mari et celle de mon pauvre compagnon!

«Le lendemain matin nous étions à cheval au point du jour; il faisait un temps superbe; au loin se dessinait une ligne pure, que rien ne venait briser; la plaine marécageuse s'étendait à notre droite, où elle se fondait avec le lac, et ravissait mes yeux en me présentant un horizon sans limites.»

Traduit par Mme Loreau.

(La suite à la prochaine livraison.)