«Nous arrivions le surlendemain à Kofa, l'un des villages dont la mise à sac avait motivé l'ambassade que j'accompagnais. Des prairies émaillées de fleurs, de vastes champs de sorgho, des arbres vigoureux, toute l'exubérance de séve des régions tropicales; mais une route de plus en plus dangereuse, une alarme continuelle, des habitants sur le point de tomber sur nous en se croyant attaqués. Le sentier monte peu à peu; on voit à l'ouest différents groupes de montagnes qui séparent le bassin du Tchad de celui du Niger; une gorge rocailleuse, encaissée par des blocs de granit, est franchie; nous dominons une plaine immense, et nous gagnons les murs d'Ouba, dont les quartiers de l'est, où sont établis les vainqueurs, ressemblent à une colonie algérienne. Nous étions dans l'Adamaoua, ce royaume musulman greffé sur les païens, et que je désirais tant connaître. Je rêvais au sort des races de cette partie du monde, lorsque je reçus la visite du gouverneur, accompagné d'une suite nombreuse. Son costume et celui de ses compagnons n'avait ni élégance, ni propreté. Je demandai à quelle époque les Foullanes avaient, pour la première fois, émigré dans cette province; on me répondit que les grands-pères de la génération présente l'avaient habitée comme éleveurs de troupeaux. Ils sont devenus les premiers du royaume; mais la race vaincue leur disputera longtemps la possession du sol.
«Nos chameaux étaient pour la population un objet de curiosité; on en voit rarement dans cette région plantureuse, dont cet habitant du désert ne supporte pas le climat. Plus grande encore fut la surprise du gouverneur et de ses courtisans, lorsqu'ils virent ma boussole, mon chronomètre, mon télescope, et l'impression minuscule de mon livre de prières. Les Foullanes sont pleins d'intelligence, mais d'un esprit malicieux; ils n'ont pas cette excessive bonté des vrais nègres, et c'est par le caractère, bien plus que par la couleur de la peau, qu'ils diffèrent de la race noire. À Bagma, où nous arrivâmes le surlendemain, je fus frappé de la dimension des cases, dont un certain nombre a vingt mètres de longueur sur quatre ou cinq de large.
Halte dans une forêt du Marghi.—Dessin de Rouargue d'après Barth (troisième volume).
«De gras pâturages, après un sol aride, des montagnes que nous laissons à notre gauche, partout le déleb qui caractérise le district, une herbe épaisse d'où sortent de nombreuses fleurs violettes, et nous arrivons à Mboutoudi, qui entoure le pied d'une colline de granit, ayant six cents mètres de circonférence, et à peu près cent de hauteur. Ville importante avant la conquête, Mboutoudi n'a plus maintenant qu'une centaine de cases, et si ce n'était sa situation remarquable, elle resterait inaperçue. Malgré mon état de faiblesse, je voulus gravir la montagne, ascension difficile à cause de l'escarpement du roc, mais qui méritait d'être essayée. Quelques indigènes me suivirent, et bientôt je fus accompagné de la plus grande partie du village. Dans le nombre étaient deux jeunes Foullanes, qui tout d'abord m'avaient regardé avec une extrême bienveillance; l'une avait quinze ans, l'autre neuf. Elles étaient couvertes d'une espèce de tunique montante; les païens, au contraire, bien qu'ils eussent fait leur toilette, ne portaient qu'une bande de cuir passée entre les jambes, à laquelle se rattachait une feuille; les femmes avaient, en outre, sous la lèvre inférieure, l'ornement du métal que l'on voit chez les Marghis, dont ces tribus partagent les croyances religieuses et certainement l'origine.
«Parvenu au sommet de la montagne, j'écrivais sous la dictée des indigènes un vocabulaire de leur dialecte, puis je revins à ma case; mais je n'y eus pas de repos: ces gens simples avaient fini par croire que j'étais leur divinité, qui leur consacrait un jour par pitié pour leurs malheurs, et c'était à qui solliciterait ma bénédiction. La nuit vint me débarrasser de la foule, mais non des deux jeunes filles, dont l'aînée me demanda en mariage dans les termes les plus nets. La pauvre créature avait raison de se mettre en quête d'un mari, car ses quinze printemps équivalaient aux vingt-cinq étés d'une Européenne.
Village mosgou.—Dessin de Rouargue d'après Barth (troisième volume).