«Les femmes du Baghirmi sont généralement belles; moins élancées que les Foullanes, elles ont plus de noblesse, les membres mieux faits, et des yeux dont l'éclat est célèbre dans toute la Nigritie. Quant à leurs vertus domestiques, je n'ai pas eu le temps de m'en instruire; je sais seulement que le divorce est commun dans le pays et que les duels en matière d'amour y sont nombreux. Le fils du lieutenant-gouverneur, lui-même, était en prison à cette époque, pour avoir blessé dangereusement l'un de ses rivaux. Enfin les maris ne sont pas toujours contents; Sadik se plaignait du peu d'économie de sa femme, et il y avait parfois chez les autres des disputes assez graves. Sliman était le seul qui parût satisfait; d'humeur ambulante et volage, il ne se mariait jamais que pour vingt-neuf jours, ce qui le rendait fort érudit en fait de mœurs féminines.
«Ma grande affaire à moi était de me défendre contre de grosses fourmis noires, dont l'obstination m'aurait beaucoup amusé si leurs attaques avaient été moins personnelles. Une fois, mon lit se trouvant sur leur chemin, elles m'assaillirent avec fureur; je tombai sur elles, écrasant, chassant, brûlant sans repos ni trêve ce flot qui coulait toujours, et cela pendant deux heures, avant d'avoir pu le détourner. Disons cependant à la décharge de ces fourmis qu'elles purgent les maisons de toute espèce de vermine, et que si, dans leur avidité excessive, elles enfouissent une quantité de grain considérable, leurs silos forment pour les indigènes un fonds de réserve souvent précieux.
«Pendant que je luttais contre ces légions dévorantes, la place que l'armée assiégeait dans le sud-est finit par être prise; et après la nouvelle, cent fois démentie, de sa prochaine arrivée, le sultan apparut sous les murs de la capitale, escorté de huit cents hommes de cavalerie (les autres corps avaient rejoint leurs foyers respectifs). À la tête du cortège est le lieutenant-gouverneur, entouré de cavaliers. Vient ensuite le Barma, suivi d'un homme portant une lance de forme particulière, ancien fétiche apporté de Kenga-Mataya, qui fut la résidence primitive des rois du Baghirmi. Après le Barma, le Facha ou général en chef, seconde autorité du royaume, et qui jadis avait un immense pouvoir; enfin le sultan, vêtu d'un burnous jaune, monté sur un cheval gris, dont il est difficile d'apprécier le mérite, grâce aux draperies sous lesquelles disparaît l'animal; c'est même tout au plus si les deux parasols, l'un vert, l'autre rouge, que l'on porte de chaque côté du noble palefroi, permettent de voir la tête de son auguste cavalier. Six esclaves, dont le bras droit est revêtu de fer, éventent le sultan avec des plumes d'autruche, emmanchées d'une longue hampe; autour d'eux se pressent les capitaines et les grands de l'État, groupe chatoyant et bigarré où l'œil se perd. Je compte néanmoins une trentaine de burnous de toute couleur, au milieu d'une foule de tuniques bleues ou noires, d'où sortent des têtes découvertes. Derrière ce groupe est le timbalier, porté par un chameau; à côté de lui, on voit un bugle et deux cors. Mais ce qui surtout caractérise le défilé de cette cour africaine, ce sont les quarante-cinq favorites du sultan, montées sur de magnifiques chevaux drapés de noir, placées en file, et chacune entre deux esclaves.
«L'infanterie est peu nombreuse, mais toute la ville est venue saluer le retour de l'armée triomphante. Néanmoins, suivant l'usage, le sultan va camper au milieu des ruines de l'ancien quartier, et ce n'est que le lendemain, vers midi, qu'il fait son entrée solennelle. Cette fois les favorites, qui ont regagné le sérail dès le matin, sont remplacées par de la cavalerie, et derrière le chameau du timbalier apparaissent quinze chevaux de bataille, qui n'y étaient pas la veille. Enfin sept chefs des vaincus, menés en triomphe, ajoutent à l'effet du défilé. Celui de Gogomi, d'une taille majestueuse, et qui gouvernait une peuplade importante, éveille entre tous la sympathie des spectateurs par son air calme et souriant. Tout le monde sait dans la foule que la coutume est de tuer les chefs prisonniers, ou pis encore, de les mutiler d'une manière infâme, après les avoir livrés aux caprices et aux railleries du sérail.
«Le cortège traversa lentement la ville aux acclamations des hommes, aux applaudissements des femmes. Une heure après, le sultan me faisait dire qu'il avait ignoré tout ce que j'avais souffert; et comme preuve de sa bienveillance à mon égard, il m'envoyait un mouton, du beurre et du grain.
C'était le 6 juillet, l'un des jours les plus heureux de ma vie: le soir, on m'apportait des dépêches de Londres qui, après quinze mois de misère et d'anxiété, m'autorisaient à poursuivre nos explorations, et me fournissaient les moyens d'atteindre le but qui m'était proposé. En outre, il m'arrivait une quantité de lettres particulières où la valeur de mes efforts était reconnue; et je recevais ainsi la plus douce récompense qu'un voyageur puisse espérer.
«Le lendemain, un officier du palais vint me prendre pour me conduire à l'audience du sultan. Introduit dans une cour intérieure du palais, j'y trouvai deux longues files de courtisans assis devant une porte de roseaux couverte par un rideau de soie. Invité à prendre place au milieu de l'assemblée, et ne sachant à qui m'adresser, je demandai tout haut si le sultan Abd-el-Kader était présent. Aussitôt une voix claire, partant de derrière le rideau, répondit affirmativement. Comprenant que cette voix était celle du sultan lui-même, je débitai en arabe mon compliment officiel, que Faki-Sambo, placé à mes côtés, traduisait, phrase par phrase, en langue du pays.
Une razzia à Barea (Mosgou).—Dessin de Rouargue d'après Barth (troisième volume).