La mort d'Overweg, arrivée à la fin de septembre 1852, avait changé les plans du docteur Barth; au lieu de retourner dans le Kanem, et d'explorer le nord-est du lac Tchad, comme il en avait eu le projet, notre voyageur se tourna vers le Niger, afin de visiter la région inconnue qui s'étendait entre la route de Caillé et la zone où Lander et Clapperton ont fait leurs découvertes. Toujours nécessiteux, en dépit de sa qualité de chef de l'expédition, Barth s'éloigna de Kouka le 25 novembre, avec l'espoir de pénétrer à Tembouctou.

Le 9 décembre il avait quitté les plaines monotones du Bornou, pour entrer dans les districts fertiles du Haoussa, et le 12, il se dirigeait au nord-nord-est, vers la province montueuse du Mouniyo.

Le sentier serpente, monte et descend au milieu d'une série de vallées siliceuses, dont les flancs sont couverts de buissons et couronnés de villages: on y voit des céréales, des travailleurs, et du bétail qui le soir se rassemble autour des puits. Le Mouniyo, à qui appartiennent ces vallées, a la forme d'un coin, dont la pointe se projette vers le désert; habité par une population fixe et laborieuse, passablement gouverné, il contraste d'une manière frappante avec le territoire des tribus nomades qui l'avoisinent. N'oublions pas, qu'autrefois, tout le pays qui sépare du Kanem cet éperon du Soudan, renfermait des provinces populeuses, appartenant au Bornou, et qu'il y a tout au plus cent ans que ces régions sont dévastées par les Touaregs. Les gouverneurs du Mouniyo, plus énergiques et plus braves que leurs voisins, ont su, non-seulement se défendre contre les Berbères, mais ont entamé le district de Diggéra, qui est soumis à ces derniers. Le chef de cette province indépendante, peut, dit-on, mettre en campagne quinze cents hommes de cavalerie, et neuf ou dix mille archers; son revenu est de trente millions de coquilles (cent cinquante mille francs), sans compter la dîme qu'il prélève sur les grains.

Au lieu d'aller directement à Zinder, Barth prit à l'ouest pour visiter Oushek, l'endroit où l'on cultive le plus de froment de la partie occidentale du Bornou, et qui offre un mélange curieux de végétation plantureuse et de stérilité. «Au pied d'une montagne, dit le voyageur, est un espace aride; à la lisière de ce terrain désolé, on trouve un sol onduleux, des dattiers, des tamarins, des étangs, une herbe épaisse, une eau copieuse à une profondeur de trente à cinquante centimètres. Nous entrons dans la ville par des champs de blé, des carrés d'oignons, des cotonneries, à tous les degrés de développement. Ici on écrase les mottes, on irrigue le sol, tandis que chez le voisin les épis sont en fleurs. Partout une végétation luxuriante; mais des amas de décombres empêchent de saisir l'ensemble du village, qui s'égrène dans les plis du sol; le principal groupe entoure le pied d'une éminence, couronnée par la maison du chef; et tandis que les cases sont faites de roseaux et de tiges de millet, les tourelles où l'on serre les grains sont construites en pisé et s'élèvent à trois mètres de hauteur.

«Après Oushek, un plateau sableux couvert de roseaux, entrecoupé de vallons fertiles; un éperon de la chaîne qui vient du sud-sud-ouest, puis une plaine ondulée, tapissée d'herbe et de genêt; un fourré de mimosas, de grosses touffes de capparis, en approchant des montagnes; et de loin en loin quelques traces de culture. Le soleil est brûlant; je me sens malade, et suis forcé de m'asseoir. Dans la nuit, un vent froid du nord-est nous couvre des arêtes plumeuses du pennisetum, et nous nous levons dans un état de malaise indicible. La nuit suivante est plus froide encore; mais il ne fait pas de vent. Le pays est le même; on y voit moins de culture, et le cucifère domine. En sortant de Magajiri, au pied d'une colline rocheuse, des cotonniers, des corchorus entourent un grand lac de natron; nous n'osons pas franchir cette surface d'un blanc de neige, dont l'épaisseur n'a pas trois centimètres, et qui recouvre un sol noir et fangeux.»

Plus loin, à Badamouni, des sources nombreuses arrosent des champs fertiles, et vont alimenter deux lacs, réunis par un canal. Malgré ce détroit qui les fait communiquer, l'un de ces lacs est formé d'eau douce, l'autre est saumâtre, et renferme du natron. Dans cette zone toutes les vallées, toutes les chaînes de montagnes se dirigent du nord-est au sud-ouest, et c'est également l'orientation de ces deux lacs si remarquables. Le papyrus en couvre les bords, vers le point où ils se réunissent; mais à l'endroit où l'eau devient saumâtre, cette plante est remplacée par le koumba, dont la moelle est comestible. «Mes deux compagnons, nés sur les rives du Tchad, reconnaissent immédiatement cette espèce de roseau, qui croît d'une façon identique à la place où le grand lac touche aux bassins de natron dont il est environné. Chose curieuse! tandis que le lac d'eau douce parfaitement calme, est un miroir d'un bel azur, l'autre a la couleur verte de la mer, se soulève, et roule ses vagues écumantes sur le rivage, où elles déposent une profusion d'algues marines.

«J'arrivais le surlendemain à Zinder, où je devais trouver les valeurs indispensables pour continuer mon voyage. Un rempart et un fossé entourent la ville; nous passons devant la demeure d'El Fasi, l'agent d'El Béchir, et nous gagnons les deux chambres qui nous sont assignées. Grâce à leurs murailles d'argile, mes bagages y sont à l'abri de l'incendie qui, nulle part, n'éclate plus souvent qu'à Zinder. L'aspect de la ville est curieux: une masse de rochers s'élève du quartier de l'ouest; et hors des murs, se trouvent des crêtes pierreuses, se dirigeant dans tous les sens. Il en résulte une infinité de sources qui fertilisent des champs de tabac, et donnent à la végétation une richesse toute locale. Des bouquets de dattiers, des hameaux de Touaregs, qui font le commerce de sel, animent le paysage. Au sud, on voyait un immense terrain, dont le vizir avait fait un jardin d'acclimatation. Je crains bien qu'à la mort de cet homme remarquable, ce coin de terre ne retourne à l'état sauvage. On peut donner le plan de la ville, mais non dépeindre le mouvement tumultueux dont elle est le centre, quelque borné qu'il soit, comparé à celui de nos cités européennes. Zinder n'a pas d'autre industrie que la teinture à l'indigo; et néanmoins son importance commerciale est si grande qu'on peut l'appeler avec raison la porte du Soudan.

«Ayant reçu mille dollars, prudemment renfermés dans deux caisses de sucre, où personne ne se doutait de leur présence, je fis une partie de mes achats: burnous blancs, jaunes et rouges, turbans, clous de girofle, coutellerie, chapelets, miroirs que l'arrivée des caravanes mettait à bon marché; et sans attendre une caisse de coutellerie fine et quatre cents dollars, que devait m'expédier le vizir, je quittai la ville le 30 janvier 1853.

«La route qu'il nous fallait prendre n'avait rien de rassurant; nous allions traverser les marches du Haoussa, où les Foullanes[18] et les tribus indépendantes sont en lutte perpétuelle. Nous rencontrâmes d'abord des marchands de sel de l'Ahir, dont les campements pittoresques animaient le pays, mais n'ajoutaient pas à la sûreté des chemins. Cependant le 5 février, nous arrivions sans encombre à Katchéna, où je m'installai dans le local qui m'avait été désigné. La maison était grande; mais tellement pleine de fourmis qu'étant resté sur un banc d'argile pendant une heure, il n'en fallut pas davantage à ces maudites créatures pour traverser la muraille, construire des galeries couvertes qui arrivèrent jusqu'à moi et attaquer ma chemise, où elles firent de grands trous.

«Cette fois le gouverneur, reçut avec un plaisir non équivoque le burnous, le caftan, le bonnet, les deux pains de sucre, et surtout le pistolet que je lui offris; il voulut en avoir un second, je fus obligé de céder; et les portant sans cesse, il effraya désormais tous ceux qui l'approchèrent, en brûlant des capsules à leur barbe. Fort heureusement le ghaladima de Sokoto, inspecteur de Katchéna, était en ce moment dans la ville, pour recueillir le tribut. C'était un homme simple, franc et ouvert, ni très-généreux, ni fort intelligent, mais d'humeur bienveillante et de caractère sociable. J'achetai des étoffes de soie et coton des fabriques de Noupé et de Kano, et très-impatient de quitter la ville, j'attendis que le ghaladima voulût bien partir, afin de profiter de son escorte. Enfin le 21 mars toute la ville fut en mouvement; le gouverneur nous accompagnait jusqu'aux limites de son territoire, et nous avions une suite nombreuse, en raison des périls de la guerre; pour le même motif, au lieu de prendre à l'ouest, il fallut aller au sud. Le printemps commençait, la nature était en fête; une végétation magnifique: l'allébouba, le parkia, le baobab, le cucifère et le bombax; une contrée populeuse et bien cultivée, des pâturages couverts de troupeaux, des champs d'yams et de tabac. Dans le district de Majé: du coton, de l'indigo, des patates sur une immense échelle. Après Kourayé, ville de cinq à six mille âmes, nous trouvons encore plus de fertilité, si la chose est possible; le figuier banian, l'arbre sacré des anciens indigènes, se montre dans toute sa splendeur, et le bassiaparkia, le millet, le sorgho abondent. Le terrain se mouvementé; nous traversons quelques rivières desséchées, où le granite apparaît, et le 24 on s'arrête devant Koulfi, ne voyant pas trop comment franchir les fossés qui en défendent la triple enceinte. Nous étions sur la limite qui sépare les mahométans des païens; la culture disparaissait peu à peu; des villes abandonnées témoignaient de la triste influence de la guerre; mais des troupeaux annonçaient que la campagne n'était pas entièrement déserte. À Zekka, ville importante, ayant murailles et fossés, nous nous séparâmes du gouverneur de Katchéna, et de ceux qui étaient chargés du tribut; car la route allait devenir plus dangereuse, et ne permettait pas qu'on y aventurât les biens du trésor.