«On voit des pistes d'éléphants dans tous les sens; une végétation qui ne laisserait jamais deviner qu'on est à la lisière d'un pays stérile. Nous débouchons dans une série de vallées peu profondes, traversées par des réservoirs d'eau stagnante, et vers quatre heures nous sommes dans la vallée de Fogha. Sur une éminence quadrangulaire, ayant dix mètres d'élévation, et formée de décombres, est un hameau qui ressemble aux anciennes villes d'Assyrie; les habitants extraient du sel de la fange noire d'où surgit le monticule. D'autres hameaux de même nature succèdent à celui-ci; nous sommes frappés de la misère de cette population, que pillent sans cesse les gens du Dendina. Le lendemain, après avoir fait deux ou trois milles sur un sol rocailleux, fourré de broussailles, je vois miroiter la surface de l'eau, et, marchant encore une heure sans la perdre de vue, nous arrivons en face de Say, à l'endroit où l'on passe le grand fleuve du Soudan.»
Le Niger. — La ville de Say. — Région mystérieuse. — Orage. — Passage de la Sirba. — Fin du rhamadan à Sebba. — Bijoux en cuivre. — De l'eau partout. — Barth déguisé en schérif. — Horreur des chiens. — Montagnes du Hombori. — Protection des Touaregs. — Bambara. — Prières pour la pluie. — Sur l'eau.
«Le Niger, dont tous les noms: Dhiouliba, Mayo, Éghirréou, Isa, Kouara, Baki-n-roua, ne signifient autre chose que le Fleuve, n'a pas plus de sept cents mètres de large au bac de Say, et coule en cet endroit du nord-nord-est au sud-sud-ouest avec une rapidité de trois milles par heure. Le bord d'où je le contemple est élevé de dix mètres au-dessus du courant, la rive droite est basse, et porte une grande ville dont les remparts sont dominés par des cucifères. Beaucoup de passagers, Foullanes et Sonrays, accompagnés d'ânes et de bœufs, traversent le fleuve. Arrivent les canots que j'ai fait demander; ils sont composés de deux troncs d'arbres évidés et réunis, qui forment une embarcation de treize mètres de longueur, sur un mètre et demi de large. C'est avec une émotion profonde que je franchis cette eau dont la recherche a été payée de tant de nobles vies[19]. La muraille de Say forme un quadrilatère de quatorze cents mètres de côté; mais elle est trop large; et les cases, toutes en roseaux, excepté la maison du gouverneur, y composent des groupes disséminés. Un vallon, bordé de cucifères, coupe la ville du nord au sud; rempli d'eau, après la saison pluvieuse, il rend la cité malsaine et intercepte les communications entre les différents quartiers. Ceux-ci, dans les grandes crues du fleuve, sont entièrement submergés; la population est alors obligée d'en sortir. Les provisions n'abondent pas au marché de Say; on y trouve peu de grain, pas d'oignons, pas de riz, malgré la nature du sol qui s'y prêterait à merveille; mais beaucoup de cotonnade, un excellent débouché pour les tissus noirs; et ce sera pour les Européens la place la plus importante de toute cette partie du Niger, dès qu'ils utiliseront cette grande route de l'Afrique occidentale.
«Le gouverneur, évidemment né d'une esclave, et dont les manières rappelaient celles du juif, me dit qu'il verrait avec joie un vaisseau européen venir approvisionner sa ville des objets qui lui manquent. Fort étonné de ce que je ne faisais pas de commerce, et pensant qu'il fallait un motif bien grave pour entreprendre un pareil voyage, en dehors de l'appât du gain, il s'alarma des projets insidieux que je devais avoir, et m'invita à partir. C'était ce que je demandais; le lendemain je quittais le Niger, qui sépare les régions explorées de la Nigritie d'une contrée totalement inconnue, et je me dirigeais avec bonheur vers la zone mystérieuse qui s'étendait devant moi.
«Nous avions traversé l'île basse où la ville de Say couve la fièvre, laissé derrière nous la branche occidentale du fleuve, alors entièrement desséchée, lorsque de gros nuages venant du sud, accompagnés d'un tonnerre effrayant, crevèrent sur nous, tandis que le sable roulé par la tempête couvrait la campagne de ténèbres et nous obligeait de nous arrêter. Au bout de trois heures nous nous remettions en marche, à travers une couche d'eau de plusieurs pouces, que la pluie avait déposée sur le sol. Tout le district, d'une fertilité médiocre, a été colonisé par les Sonrays; il dépend de la province de Gourma, et les indigènes sont en guerre à la fois avec les colons et avec les Foullanes. Nous passons à Champaboule, résidence du gouverneur de Torobé; la ville est presque déserte, et les remparts sont cachés par les broussailles. Après avoir traversé une rivière, nous entrons dans un district bien cultivé, dont les troupeaux appartiennent aux Foullanes, qui considèrent la vache comme l'animal le plus utile à la création. Un fourré de minosas, çà et là un baobab, un tamarin, varient l'aspect des lieux; on voit de nombreux fourneaux, de deux mètres de hauteur, qui servent à fondre le fer. Le sol devient inégal, se tourmente, et brisé par des crêtes de rocher; le gneiss et le micaschiste dominent, de belles variétés de granite apparaissent, et nous arrivons au bord de la Sirba, rivière profonde, encaissée par des berges de six à sept mètres d'élévation. Pour la franchir, nous n'avons que les bottes de roseaux que nous nous hâtons d'assembler; le chef et tous les habitants du village sont assis tranquillement sur la rive, d'où ils nous regardent avec un vif intérêt. La partie masculine des spectateurs a la figure expressive, les traits efféminés, de longs cheveux nattés, qui retombent sur les épaules, la pipe à la bouche, et pour costume une chemise et un large pantalon bleus. Quant aux femmes, elles sont courtaudes, mal faites; elles ont la poitrine et les jambes nues, de nombreux colliers, et les oreilles chargées de perles.
Village sonray.—Dessin de Lancelot d'après Barth (quatrième volume).
«De l'autre côté de la rivière, la trace des éléphants et des buffles se rencontre à chaque pas; l'orage nous surprend au milieu des jungles, qu'il transforme en nappe d'eau, et nous franchissons trois torrents qui se précipitent vers la Sirba. Un village, entouré de haies vives, interrompt la solitude; nous voyons des champs de maïs, puis la forêt se referme; le granite, le gneiss et les grès percent la terre, et nous entrons dans un district bien peuplé, dont le sol argileux fatigue beaucoup les chameaux. Nous atteignons enfin les murs de Sebba; le gouverneur qui, devant sa porte, explique à la foule divers passages du Koran, me loge dans une case toute neuve, aux murailles admirablement polies, et réjouissante à voir. Mais comme il arrive trop souvent ici-bas, où l'apparence vous séduit ou vous trompe, cette jolie case est un nid de fourmis qui dévastent mes bagages. Le lendemain se termine le rhamadan; au point du jour, la musique annonce la fête; les Foullanes sont vêtus de chemises blanches, en signe de la pureté de leur foi, et le cortège du gouverneur se compose de quarante cavaliers, probablement tout ce que la ville possède. J'ai à soutenir une attaque religieuse de la part du cadi, qui voudrait me faire passer pour sorcier, et je crois prudent de distribuer quelques aumônes aux gens de la procession.
«Le 12 juillet, nous arrivons à Doré, capitale du Libtako. Le pays est sec, des bandes de gazelles parcourent une plaine aride qui borde la place du Marché: on voit sur cette dernière quatre ou cinq cents personnes, des étoffes, du sel, des noix de kola, des ânes, du grain et des vases de cuivre, métal dont sont formés les bijoux des habitants. Je remarque deux jeunes filles qui ont dans les cheveux un ornement de cuivre représentant un cavalier, l'épée à la main et la pipe à la bouche; car pour les Sonrays, le tabac fait le charme de la vie, toutefois après la danse.