Chose assez singulière! ces ermites relégués sur le haut du rocher ont trouvé des continuateurs, qui vivent loin des habitations, comme des bêtes fauves. Lorsqu'ils ne trouvent plus à se nourrir sur la montagne, ils descendent à la porte des monastères et échangent contre des légumes, de petits chapelets et des croix sculptées. Malgré l'aversion qu'ils témoignent aux moines, ceux-ci les vénèrent comme des saints. En venant du monastère russe, nous en vîmes un accroupi sur un rocher, véritable homme des bois, qui n'avait pour tout vêtement que sa barbe démesurément longue. Il est vrai que la légèreté de ce costume avait son excuse dans la chaleur de l'atmosphère.

J'ai parlé de la règle qui interdit à toute femme et à tout animal du sexe femelle l'entrée de la montagne. Il est probable que cette règle rigoureuse, dans laquelle on a cru voir un scrupule exagéré, a été une mesure toute politique pour chasser les habitants qui persistaient à rester sur la montagne, et en interdire l'entrée même aux bergers qui eussent été tentés d'y conduire leurs troupeaux.

Les monastères de l'Athos ont joué un rôle important sous les empereurs byzantins. C'est là que se recrutaient les patriarches. «On prit souvent, dit Grégoras, dans les monastères, pour les élever au patriarcat, des moines ignorants, car les princes choisissent pour les grandes places tels sujets qui leur soient soumis servilement.» Quelquefois cependant ces patriarches disposèrent de l'empire. J'aurai plus loin l'occasion de parler de la secte des Palamites, qui prit naissance sur l'Athos et agita longtemps la chrétienté orientale.

Nous pouvions observer chaque jour au couvent de Koutloumousis, à quelques minutes de Kariès, les habitudes des caloyers. Laissant le soin de l'agriculture et du jardinage aux frères lais, ces cénobites ne font absolument rien que prier. Le matin ils descendent de leurs cellules, chantent les matines, entendent la messe, vont au réfectoire, assistent aux vêpres à quatre heures, soupent à six, disent complies, se couchent avec le soleil et se relèvent au milieu de la nuit pour aller à l'église. Ces différents exercices sont annoncés par une simandre[16]. En dehors de l'eukologue (bréviaire), ils lisent peu. Il y en a cependant quelques-uns qui ont voyagé, vu, étudié et acquis une instruction sérieuse. Malgré cela les bibliothèques sont dans un état de désordre dont on ne peut se faire idée, et l'emploi de cartophilax[17] est une sinécure.

Mais si les moines ont négligé l'étude des lettres, ils ont continué les travaux de peinture, de gravure et de sculpture sur bois qui leur ont fait une si grande célébrité. Le catholicon de Kariès donne une suite de fresques de l'époque la plus savante de l'école athonite. Ces peintures sont de Manuel, surnommé Panselinos (πανασεληνη pleine lune), né à Salonique vers le douzième siècle, date très-vague, mais que je n'ai pu avoir plus précise. Panselinos est considéré non-seulement comme le chef de l'école athonite, mais encore comme le maître de l'école byzantine tout entière. Les traditions de cette école ont été transmises dans un livre intitulé: Ερμηνεια της Ζωγραφίκης Guide de la peinture[18], rédigé vers 1650, par le moine Denys, du couvent de Fourna, près d'Agrapha en Thessalie, et son élève Cyrille de Chio. Ce manuel donne les recettes pour peindre, la manière de représenter les sujets religieux et l'ordre dans lequel ils doivent être disposés. Rédigé dans le but d'empêcher la défiguration des compositions religieuses, il a lié les peintres dans un réseau de règles invariables, et fait disparaître de leurs œuvres toute inspiration individuelle.

On a cru voir dans les mosaïques et les fresques des premiers siècles chrétiens une inspiration immédiate, puisée dans les préceptes de la foi nouvelle. Il suffit d'observer attentivement ces compositions pour se convaincre qu'il n'y a dans ces longues figures au type grec, au geste pétrifié et aux draperies régulièrement plissées, qu'une appropriation maladroite des chefs-d'œuvre de l'antiquité aux besoins du nouveau culte. Ce reste de style d'emprunt, et cette maladresse même donnent à ces productions un mélange de science et de naïveté qui étonne et séduit. Y eut-il dès ce temps-là un traité de la peinture religieuse indiquant certaines règles de composition immuables? Cela n'est pas probable ou s'il y en eut un, Manuel Panselinos s'en est souvent écarté, car, le Guide dont les peintres du mont Athos ont chacun un exemplaire entre les mains, est dédié à Manuel Panselinos et semble fait d'après son œuvre. Le peintre moine a donc fait au mont Athos le même travail qu'ont fait les peintres italiens d'après ces mêmes fresques byzantines, exilées en Italie par la querelle des iconoclastes. Il a conservé le style, et s'inspirant de la nature, peut-être même aussi des fragments de la statuaire grecque trouvés sur la montagne, il a donné plus d'ampleur aux contours, de réalité dans l'expression et de poésie dans la conception. Après lui, il y eut une sorte de renaissance qu'on suit jusqu'au dix-septième siècle à travers l'œuvre de peintres inconnus, désignés sur l'Athos sous le nom uniforme de Panselinos[19], et qui se termine à un artiste appelé l'Albanais.

Carte de la Chalcidique
pour servir à l'intelligence du voyage de Mr. Proust au Mont Athos.
Dressée par A. Vuillermin.

Depuis cette époque, l'art est tombé à un degré tel qu'on ne sait plus si les moines qui le pratiquent méritent le nom d'artistes. La première fois que j'allai dans l'atelier du peintre Anthimès, ce qui me frappa c'est que dans cet atelier il n'y avait pas de peinture, mais une suite de vases remplis de colle de poisson, de plâtre délayé, d'huiles, de mordant pour la dorure, enfin ce qui constitue le laboratoire d'un fabricant de couleurs. Je demandai à notre hôte de nous montrer quelqu'une de ses œuvres. «Nous ne faisons pas d'esquisse, me dit-il, et travaillons immédiatement sur le mur; le guide nous indique les proportions du corps humain, la disposition des figures et leurs mouvements. Le P. Macarios, mon maître, tenait ses principes du P. Nectarios, qui les lui avait transmis;» puis, prenant un pinceau qu'il trempa dans du brun rouge délayé dans l'eau, il traça un Christ sur une feuille de papier. Le contour était ferme, sans hésitation, fait avec la dextérité d'un maître d'écriture, mais ce dessin mathématique était insipide, bien qu'il n'y eût aucune faute grossière.