Voici la raison du peu de considération dont jouit ce dernier auprès de ses confrères. En 1277, Lavra accueillit le patriarche Veccus. Or, Veccus venait d'excommunier les Grecs qui refusaient de reconnaître le pape. Les autres couvents furent d'autant plus irrités contre Lavra que les violences qu'avait exercées Michel Paléologue[27] au nom de cette excommunication avaient déjà aigri les esprits. Les fils de Michel Comnène, Nicéphore et Jean, forts de l'appui du clergé, se révoltèrent contre Paléologue, et la lutte fut ouvertement déclarée entre les partisans de l'union et ses adversaires. Le pape Nicolas envoya quatre légats en Orient: Barthélemy de Grossetto, Barthélemy de Sienne, Philippe de Pérouse et Ange d'Orviette munis d'instructions qui se terminaient ainsi: «Vous devez prendre garde que par une lettre que nous vous adressons nous vous donnons pouvoir d'excommunier tous ceux qui troubleront l'affaire de l'union, de quelque dignité qu'ils soient, de mettre leurs biens en interdit et de procéder contre eux spirituellement et temporellement, comme vous le jugerez à propos.»

On procéda temporellement contre les moines de l'Athos, et, dans beaucoup de couvents, des fresques représentent Nicolas III dirigeant en personne les incendiaires, allégorie que les moines ignorants prennent à la lettre. À l'extrémité de la montagne un monastère est appelé Kiliandari, parce que devant ses portes on massacra mille moines.

Le P. Nectarios n'était pas le premier qui nous parlait de cette question de l'union, si souvent débattue, approuvée, puis rejetée, et tout dernièrement encore remise sur le tapis par des livres et des brochures.

Personne n'ignore que les dissidences dogmatiques ont servi de prétexte au désir qu'avait l'Église de Constantinople de s'arracher à la domination du pape et que la différence des langues, jointe à la haine ancienne des Grecs et des Latins, rendit cette séparation facile. Depuis cette séparation, et il faudrait remonter jusqu'au cinquième siècle pour en trouver les premiers germes, les conciles assemblés successivement ne cessèrent de discuter.[28]

Les excommunications volaient de Rome à Constantinople et de Constantinople à Rome. En 845, Nicolas excommunie Photius, Photius excommunie Nicolas. Deux cents ans après, le pape lance de nouvelles foudres contre Cerularius; Cerularius riposte par un anathème. Après le sac de Constantinople par les croisés en 1204, Innocent III écrit: «Dieu voulant consoler son Église a fait passer l'empire des Grecs superbéissants aux Latins humbles, superstitieux et désobles, pieux, catholiques et soumis.»

De ce jour les deux Églises sont devenues irréconciliables, et voici ce que dit à cet égard une autorité qu'on ne peut accuser de partialité pour les Grecs, l'abbé Fleury. «Deux raisons spécieuses, dit-il, engagèrent Innocent III à approuver les croisés. D'un côté on disait: Ce sont les Grecs qui ont le plus nui au succès des croisades.» D'ailleurs on disait: «Ce sont des schismatiques obstinés, des enfants de l'Église révoltés contre elle depuis plusieurs siècles qui méritent d'être châtiés. Si la crainte de nos armes les ramène à leur devoir, à la bonne heure, sinon il faut les exterminer et repeupler le pays de catholiques.» Mais on se trompa. La conquête de Constantinople attira la perte de la Terre-Sainte et rendit le schisme des Grecs irréconciliable. Cette conquête et les guerres qu'elle attira ébranlèrent tellement l'empire grec qu'elles donnèrent occasion aux Turcs de le renverser deux cents ans après.»

En effet, l'empire grec ne tarda pas à menacer ruine. Les empereurs s'adressèrent à Rome pour avoir des secours contre les infidèles. Les papes demandèrent l'union. Jean Paléologue alla à Rome et l'union fut consacrée à Florence, mais consacrée entre les évêques; le peuple n'en voulut pas et se souleva contre Jean à son retour dans Constantinople: l'empire s'écroula en 1453.

Depuis cette époque les choses en sont au même point et rien ne fait prévoir qu'elles doivent changer, car on entretient avec un grand soin l'animosité de part et d'autre. J'ai entendu un missionnaire, qui revenait d'Orient et devait être bien informé, parler des chrétiens grecs à peu près comme s'il eût été question de Cafres ou de Hottentots, et bon nombre de Grecs voient toujours dans les Latins les pillards de 1204.

Le P. Nectarios était de ces derniers. Heureusement le soleil ne tarda pas à se coucher et avec lui le vieillard et son monologue.

Le lendemain, pendant que nous étions occupés dans l'église à relever les peintures de l'iconostase, un gros moine à l'encolure de buffle ne cessait de passer et de repasser devant ces fresques en y apposant les lèvres et faisant force signes de croix. Comme cet exercice se prolongeait et ne laissait pas que d'être fort gênant, nous prîmes le parti de le prier de remettre la suite de ses dévotions à un autre moment; mais il nous répondit qu'il était tenu d'accomplir cette pénitence pendant deux heures, et il reprit son manège. Je ne pus savoir quelle faute lui avait valu cette punition.