Ayant l'intention de revenir plus tard à Pantocrator, nous demandâmes aux Épitropes des mulets pour gagner Vatopédi dès le lendemain. Vatopédi est à trois quarts de lieue de Pantocrator.
Il était encore de bonne heure quand nous partîmes; la brume du matin était à peine transparente: les abeilles bourdonnaient dans l'herbe humide encore de l'orage de la veille et les papillons séchaient leurs couleurs éclatantes aux premiers rayons du soleil. Les moines circulent si rarement sur la montagne que les oiseaux peu habitués à voir des êtres de notre espèce, se penchaient curieusement sur les branches, et rien n'était plus gai que cette petite troupe sautant sans frayeur de branche en branche en secouant les dernières gouttelettes de rosée. Après deux heures de marche apparut, derrière un rideau de platanes, la face grisâtre du couvent.
Au-dessus de la porte d'entrée, trois moines grimpés sur un échafaudage, peignaient à fresque la muraille extérieure. L'un d'eux se retourna, c'était notre hôte, l'archimandrite Anthimès. L'occasion était trop belle pour la manquer, et nous nous mîmes en observation devant les trois peintres, qui en une heure achevèrent plus de deux mètres carrés de peinture avec une merveilleuse facilité. Voici comment ils procèdent. Ils revêtent le mur mis à nu d'une couche égale de chaux et de paille hachée menu et ne couvrent que ce qu'ils peuvent achever dans la journée. Cet enduit bien étalé, le maître mesure à l'aide d'un compas fait de deux morceaux de roseau la place que doit occuper chaque figure; puis, avec du brun rouge délayé dans la colle de poisson, il indique les contours; l'élève alors remplit ces lignes d'un ton plat sur lequel le maître relève les lumières et accuse les ombres: l'ombre toujours répartie également sur les côtés et la lumière au centre. Après l'indication générale des figures par teintes plates, l'ensemble n'est pas désagréable à l'œil; mais, à mesure que le peintre indique les détails et pose brutalement ses lumières, l'aspect devient heurté et criard. Cela tient, comme je l'ai dit, au sentiment peu artistique qui les guide, car les procédés que leur a transmis la tradition sont excellents.
Ces fresques représentaient les saints philosophes parmi lesquels Selon, Aristote, Sophocle et Platon: hommage à la philosophie païenne qu'on rencontre fréquemment dans les églises du rite grec.
Vatopédi n'est qu'un amas de toits ternes, de coupoles bronzées et de tours dentelées, entassement prétentieux que fait paraître mesquin le voisinage des hardis escarpements de la montagne. Sa situation est privilégiée. Placé au bord de la mer dans une gorge abritée des vents du midi par de hautes forêts, l'air y est le soir assez frais et le soleil vient égayer ses cours plus vastes que celles des autres couvents. Cet établissement est le plus peuplé de la montagne, par conséquent celui dont les environs sont les plus cultivés. Il ne faudrait pas croire cependant pour cela que les moines soient très-exigeants envers le sol qui donne à pleines mains tout ce qu'on lui demande. Quand les pentes ne sont pas trop roides, ils y montent et ensemencent; ailleurs ils laissent venir les arbres selon leur caprice, cueillent les fruits qui pendent aux branches basses et mangent les autres quand ils tombent.
Peinture de la trapeza de Lavra: Les trois patriarches.—Dessin de Thérond d'après une photographie.
À la fondation de ce monastère se rattache une anecdote qui, selon toute apparence, n'est qu'une fable. Les fils de Théodose, Arcadius et Honorius, venaient de Naples à Constantinople avec leur mère quand ils furent, à la hauteur d'Imbros, assaillis par une tempête. Arcadius tomba à la mer et fut retrouvé par les ermites du mont Athos couché sur une touffe de framboisier (βάτος, framboisier). Les ermites reconnaissant à la beauté de l'enfant son origine royale, le portèrent à Constantinople, et, lorsque Arcadius succéda à son père, il fit élever, à l'endroit même où il avait été poussé par la mer, un couvent auquel il donna le nom de Vatopédi (de βάτος, framboisier; παιδίον, enfant).
A. PROUST.