Les Grecs qui viennent en pèlerinage à la Sainte-Montagne (pèlerinage que tout bon orthodoxe doit faire une fois en sa vie) débarquent à Vatopédi, que son commerce de bois met plus souvent en rapport avec les villes de l'Asie que les autres couvents. Un pappas de Smyrne, qui était allé à Kariès faire viser ses papiers, nous demanda de se joindre à nous pour visiter les couvents. Il voyageait avec ses deux fils: le plus jeune avait ces grands traits empreints de noblesse et de mélancolie que les habitants de l'Asie ont conservés plus purs que les Grecs de l'Attique, et portait la tête fièrement emmanchée sur le col avec un air de conviction qu'elle lui appartenait, tandis que nous, occidentaux civilisés, serrons la nôtre tellement dans des cravates et l'enfonçons si profondément dans nos habits qu'il semble que nous ayons peur de la perdre.

Bas-relief du couvent de Vatopédi.—D'après le dessin de M. A. Proust.

Un jour que nous allions visiter un skite à peu de distance du couvent et que ces pèlerins marchaient devant nous, je remarquai combien ils se fondent harmonieusement dans le paysage. Les chauds rayons du soleil ont déteint sur leur fontanelle jaunie et adouci les couleurs trop vives de leurs vêtements. Dans les pays du nord, quand la foule s'éparpille au grand air un dimanche d'été, elle a revêtu sa chemise reblanchie, ses souliers revernis et son chapeau aux reflets luisants; alors, sur la verdure mate, le soleil s'accroche à tous ces êtres comme à des paillettes d'or, et on croit entendre comme le bizarre concert de fausses notes dans la pastorale de Beethoven. Ils font fuir les oiseaux et mettre les bœufs en fureur, et cependant ils ont raison et contre les bœufs et contre les oiseaux; car c'est un besoin sous notre ciel gris d'attirer sur nos bottes et notre chapeau un rayon de la lumière avare. Sous ce ciel d'Orient, au contraire, le soleil est ardent, la végétation vigoureuse, et il semble qu'on respire la santé dans l'air: les ermites de l'Athos ont vraiment un grand mérite à ne pas devenir épicuriens. Du reste, le skite que nous visitons ce jour-là ne ressemblait en rien à une trappe; ses habitants tissaient des chemises en chantant, au bord d'un torrent empourpré de lauriers-roses, et leur face réjouie, leurs larges épaules, leurs mains noueuses disaient assez: «Frère, il faut vivre et longtemps louer Dieu qui nous a faits si robustes sur un sol si prodigue.»

À quelques jours de là nous quittions Vatopédi avec le pappas, ses deux fils et l'higoumène d'Esphigmenou, qui rejoignait son couvent.

Ce dernier monastère est presque entièrement neuf, réédifié il y a peu d'années. On l'appelle Esphigmenou parce qu'il est placé dans une vallée étroite (σφιγγω, étrangler). Il a été dédié à Siméon par Théodose le Jeune et sa sœur Pulchérie; Théodose est le saint Louis des Byzantins. Son palais était tenu comme un monastère, dit Théodoret; il se levait de grand matin pour chanter, avec ses sœurs, à deux chœurs les louanges de Dieu; il jeûnait souvent, souffrait patiemment le chaud et le froid et ne tenait rien de la mollesse d'un prince né dans la pourpre. Si quelque criminel était condamné à mort, il lui donnait sa grâce, car, disait-il, il est bien aisé de faire mourir un homme, mais il n'y a que Dieu qui puisse le ressusciter.» Les moines honorent beaucoup Théodose parce qu'il les craignait. «Un jour, racontent-ils, un moine à qui il avait refusé une grâce l'excommunia; l'empereur, qui allait prendre son repas, dit qu'il ne mangerait point qu'il ne fût absous. Un évêque lui dit qu'il le déclarait absous; mais Théodose ne voulut rien prendre avant qu'on eût recherché le moine et qu'il l'eût rétabli dans la communion.»

C'est à Esphigmenou que s'est retiré le patriarche Anthymos[36] qui a précédé le patriarche actuel sur le trône de Constantinople. Il n'est pas sans utilité de donner ici quelques détails sur ce qu'est un patriarche de Constantinople depuis 1453. Lorsque Mahomet II cherchait à s'emparer de Constantinople, l'empereur Constantin s'adressa à Rome pour en avoir des secours. Une partie du haut clergé grec, qui craignait par l'union proposée avec l'Église romaine que son importance ne diminuât, se rangea sous la bannière d'un mécontent, le moine Georges Scholarius Genadius. Genadius s'entendit-il secrètement avec Mahomet II? Quelques historiens l'affirment, mais rien ne le prouve positivement, et il vaut mieux croire que le moine, après l'entrée des Turcs dans la ville, réclama simplement du vainqueur le poste de patriarche pour sauvegarder les intérêts des vaincus. Quoi qu'il en soit, Mahomet II revêtit Genadius, non-seulement de l'autorité spirituelle sur ses coreligionnaires, mais encore de l'autorité civile et judiciaire, et le proclama chef de la nation grecque, en sorte que le patriarche œcuménique de Constantinople est depuis cette époque juge souverain des affaires civiles et religieuses: c'est lui qui juge les procès, fait et défait les mariages, lève les impôts, vend les indulgences (diavatirion) et prélève des droits sur les objets en litige. Il est vrai qu'il a de lourdes charges envers la Porte et que son élection lui coûte cher; mais si le pallium se vend à l'encan, c'est le raïa qui paye les enchères. On peut se faire une idée de la fréquence des élections, si l'on songe qu'il suffit pour destituer un patriarche d'une simple demande du synode des archevêques, qui tous désirent la place. Il n'y a pas aujourd'hui dans les couvents grecs moins de six patriarches destitués. Ces personnages, revêtus de pouvoirs aussi étendus sur la nation grecque, pouvaient faire beaucoup pour elle: ils n'ont rien fait que la tenir étroitement liée par le malheur et l'oppression. Que la puissance patriarcale soit entre les mains de Pierre ou de Paul, cela s'appelle toujours abus et despotisme[37]. Anthymos passe pour être dévoué à la Russie; cela est possible, et on trouve de nombreux exemples de ce dévouement dans l'aristocratie des couvents de l'Athos. Les czars veulent-ils prendre Constantinople et rêvent-ils l'unité de ces deux éléments, les Slaves et les Grecs? Les Anglais disent oui; les Russes disent non. En admettant pour un instant la première de ces hypothèses, le clergé grec s'entendra-t-il avec le conquérant russe comme avec Mahomet II? Cela n'est pas probable, car ce qu'il veut, comme toutes les puissances théocratiques, c'est l'État dans l'État, et Pétersbourg ne semble pas favorable à ce principe. En outre, il est permis de douter que le bon sens du peuple grec qui voit plus clair dans les affaires de son clergé depuis quelques années, et la partie même de ce clergé qui est vraiment nationale, permettent à ces quelques dignitaires utopistes de perpétuer un système dont notre siècle a fait justice et de boyardiser une nation[38] qui a prouvé qu'elle était digne d'être libre.

Anthymos, qui avait été déjà appelé deux fois au patriarcat, était au couvent d'Esphigmenou entouré d'un grand respect par les autres caloyers.

Le 23 juin, nous pliâmes bagages et envoyâmes chercher le pappas, qui passait avec ses deux fils tout son temps à l'église. Notre pèlerin était de très-bonne composition, toujours disposé à partir ou à rester. Je lui dis que nous allions le soir coucher à Kiliandari, et il monta sur son mulet. Il eût aussi bien été à l'occident qu'à l'orient, peu lui importait, pourvu qu'il allât coucher dans un monastère.