Le percement de cet isthme large de 1200 mètres au plus serait aujourd'hui très-facile, le sol n'étant élevé que de quelques pieds au-dessus du niveau de la mer. On ne s'explique guère pourquoi Xerxès entreprit ce travail qui ne lui épargnait qu'un trajet de 12 ou 13 lieues et le forçait quand même à aller passer à la pointe de l'Athos pour doubler les caps Felice et Palliouri qui forment avec celui-ci comme les trois dents d'une fourchette. Si l'on admet le percement, il faut admettre la raison d'orgueil qu'en donne Hérodote; la raison d'utilité était nulle.
Kiliandari est à peu de distance en dedans de cet isthme à l'extrémité de la montagne. Le porche qui sert d'entrée est sombre, mais l'intérieur de la cour avec son double rang d'arcades superposées a un air de propreté et d'animation qui réjouit. La marqueterie en briques du catholicon contribue à égayer cet ensemble. Au-dessus des murailles la montagne développe sa ligne verte et les arbres se penchent jusque sur les toits. Ce tableau heureux de lignes est sans doute fort beau, mais à la longue ces montagnes deviennent étouffantes et on voudrait pour beaucoup un de ces plats horizons de nos plaines au bout d'une route droite comme un I qui laisse voir au loin le clocher du village coiffé de son bonnet d'ardoise.
Les moines de Kiliandari, Serbes et Bulgares, ont un vêtement plus sombre que celui des caloyers grecs, mais qui toujours, à une faible nuance près, a l'apparence du feutre usé: leurs mains, leurs visages, prennent sous l'ardeur du soleil cette même teinte, et je me surprenais parfois contemplant avec admiration le pantalon de Nankin de Schrany dont le jaune d'or rompait un peu la monotonie du ton général.
Vue du couvent d'Esphigmenou.—Dessin de Karl Girardet d'après une photographie.
Les Bulgares, peuple tranquille et laborieux, forment une branche de la famille slave, répandue dans le nord de la Turquie d'Europe; les Serbes habitent la principauté de Servie, la Bosnie, l'Herzégovine et le Monténégro. Bien qu'ils aient une langue particulière, ils célèbrent les offices en langue grecque. Longtemps ils ont possédé une liturgie en esclavon: cette concession leur avait été faite par Photius pour les empêcher d'écouter les propositions d'union que leur faisaient les légats du pape en 865. Étienne Dunschan, roi de Servie, déclara en 1351 les Serbes indépendants de l'Église grecque et nomma patriarche le métropolitain de Servie, mais en 1737 le patriarche de Constantinople obtint de la Porte la suppression de son rival et depuis nomma les évêques. La langue grecque fut alors imposée dans les églises[39].
La bibliothèque de Kiliandari est riche en manuscrits slaves (M. de Sévastiannoff y a fait de précieuses découvertes), et ses jardins dédiés à saint Tryphon, patron des jardiniers, sont les mieux cultivés de la montagne. Saint Sabbas est le fondateur de ce monastère. On montre dans le catholicon ses reliques[40]. Devant le bêma, entre deux cierges toujours allumés, est une Vierge peinte sur bois qu'on appelle la παναγια τριχερουσα. Cette image est chargée d'annulaires et d'ex-voto. C'est par sa vertu, disent les moines, que Jean Damascène, qui avait eu la main droite coupée par les iconoclastes, vit renaître son bras mutilé.
Les moines de Kiliandari sortent peu, travaillent toute la journée à des travaux manuels ou restent dans leurs cellules à prier, et font vœu de pauvreté dans la plus stricte acception du mot. Notre Albanais, Ianni, tenait les couvents slaves en grand mépris, parce que le vin n'y est pas bon et que ces cénobites sérieux n'ont jamais le plus petit mot pour rire.
De Kiliandari à Zographos, le second couvent bulgare, le pays est boisé de sapins. De ces arbres résineux s'échappait une odeur aromatique qui faisait dire au pappas que de ce saint lieu s'exhalait une odeur d'encens. D'un couvent à l'autre la distance est de quatre milles au plus, mais le sentier se recourbe et revient si souvent sur lui-même, qu'on fait plus du double pour atteindre le pic aigu où se dresse Zographos à une hauteur prodigieuse.