Goolwa, qui commande l'entrée et la sortie du Murray, est le point de cette navigation intérieure le plus rapproché d'Adélaïde; c'est une ville naissante de peu d'étendue et sans prétentions. Au port Elliot, situé dans la baie Enconter, il y a une voie ferrée fort bien faite, qui dessert à bon marché les navires en chargement pour l'exportation, ainsi que ceux qui apportent à la colonie les produits du dehors. Cette voie ferrée mérite d'être étudiée; elle traverse sept milles de pays assez favorables à sa construction, qui est formée de rails de fer placés sur des traverses de bois. Elle est desservie par des chevaux. Deux de ces animaux peuvent y mouvoir quatorze tonnes au trot, et elle n'a coûté que quarante-sept mille francs par kilomètre.
.... C'est dans le trajet de ce port à Adélaïde, trajet que je fis non par la grande route, mais à petites journées, à travers champs et avec force zigzags, comme un homme venu de loin pour étudier le pays, que je tuai pour la première fois un kanguroo rouge (macropus giganteus), tout à la fois le plus grand spécimen de son espèce et le plus grand animal de l'Australie; il est aussi le plus rare. Quand les chiens approchent d'une bande de ces animaux, le vieil homme, comme l'appellent les Bushmen, c'est-à-dire le plus vieux mâle, s'arrête, s'appuyant contre un tronc d'arbre, s'il s'en trouve dans le voisinage, et se tenant dressé sur ses jambes de derrière, il attend tranquillement l'attaque. Il est peu de vieux chiens qui osent se lancer franchement sur lui, car les kanguroos se servent si habilement de leurs pieds de derrière qu'un chien qui attaque sans précaution vient s'y embrocher comme sur un épieu, et se trouve rejeté au loin, le ventre ouvert et les entrailles pendantes. Ces kanguroos sont si vigoureux que, s'il se trouve une mare dans le voisinage, ils saisissent les plus gros dogues entre leurs pattes antérieures, et bondissent à l'eau où ils piétinent le chien jusqu'à ce qu'il soit noyé. Dans l'occasion dont il s'agit, j'étais en chasse avec une laisse de chiens superbes, dans le Bush qui couvre les falaises de la presqu'île d'York, entre les golfes Spencer et Saint-Vincent. Mes chiens firent lever un forestier rouge, le plus grand que j'aie jamais vu. Pendant trois kilomètres environ, nous eûmes une chasse splendide; ayant alors fait face aux chiens, mon vieux kanguroo en éventra un, puis se dirigea en droiture vers la grève; il y avait bonne brise nord; Fango, un énorme griffon au poil rude, pressait le kanguroo qui filait toujours vers la mer; j'étais bien loin de penser au parti qu'il allait prendre. À mon profond étonnement, mon vieil homme de la falaise, peu élevée à l'endroit où il se trouvait, saute sur la plage, traverse résolument le ressac qui battait violemment la côte; Fango le suit, se jette à l'eau. Aussitôt en dehors du ressac, le kanguroo ayant la tête et les épaules hors de l'eau se retourne, et attend, calme et tranquille, mon chien qui nageait courageusement pour l'atteindre. Il savait bien ce qu'il faisait, le vieux rusé; il avait l'œil sur Fango, et avant que celui-ci eût pu lui sauter à la gorge, il le saisit avec ses pattes antérieures, le tenant très-soigneusement sous l'eau. Ceci se passa en moins de temps que je ne mets à l'écrire. L'air grave et tranquille du vieil homme passe tout ce qu'on peut imaginer; je ne puis mieux comparer son occupation qu'à celle d'une blanchisseuse plongeant et replongeant dans l'eau son linge qui remonte toujours à la surface. Mais cela ne pouvait durer; mon chien allait se noyer; j'entrai sans hésiter dans le ressac, tenant un fusil élevé le plus possible au-dessus de ma tête pour le garantir de l'eau: je ne pouvais, du reste, tirer que de très-près, n'ayant que du plomb dans mes canons. Je m'avançai tant que je pus, j'avais de l'eau jusque sous les bras, quand je me décidai à tirer; j'ajustai soigneusement, mais sans aucun résultat que de changer la scène. Le kanguroo abandonna mon chien et vint à moi, bondissant et éclaboussant. «Attention! pensai-je, si je ne te tue pas, tu me noieras.» Je gardai mon fusil à l'épaule, l'attendant très-sérieusement, je vous assure, et quand il fut assez près, si près qu'il touchait mon canon, j'appuyai le doigt sur la gâchette: il tomba roide mort. Fango, remis de son bain un peu forcé, m'aida à amener le vieil homme sur la plage, et ce ne fut pas sans peine.
La colonie de l'Australie du sud. — Adélaïde. — Culture et mines.
En visitant la colonie de l'Australie du sud, je m'attendais à y rencontrer l'association d'une industrie intelligente avec de sérieuses applications pratiques, le tout sans les détails insignifiants, inséparables d'une communauté restreinte. J'avais connu, pendant nombre d'années, de très-intelligents colons de ce pays qui m'avaient paru singulièrement enthousiastes dans leurs appréciations des nombreuses vertus de leur colonie. Je ne me sentais guère entraîné à leur donner pleine confiance, car l'exagération de leurs éloges me portait à réagir intérieurement. Ces colons me semblaient par trop entraînés par leurs sentiments personnels, et, bien que j'aime l'enthousiasme, je m'en méfie.
Sépulture australienne au désert.—Dessin de Doré d'après un ouvrage intitulé: The Rambles at the Antipodes (Excursion aux antipodes).
Mais la seule vue d'une portion fort limitée de l'Australie du sud me convainquit qu'il y avait réellement dans cette colonie les éléments capables d'exciter les sympathies et de justifier les éloges de quiconque est l'ami des terres australiennes. Dès le premier pas que je fis en dedans de sa frontière, je fus à même de constater un développement remarquable de patiente et laborieuse industrie. Le même esprit règne dans toute la colonie. Les ressources ne sont peut-être pas à comparer avec celles d'un voisinage plus favorisé, mais quelles qu'elles soient, elles sont développées avec autant d'intelligence que d'activité. Aussitôt que l'on arrive au lac Alexandrina, des terrains en pleine culture, des habitations confortables, des moulins à vapeur, des centres de populations prospères apparaissent de toutes parts, et l'on se sent dans un pays où tous les besoins d'un peuple civilisé peuvent facilement trouver satisfaction.
Rarement j'éprouvai une sensation plus agréable que celle que me procura la vue soudaine de Villianga, un charmant hameau situé à mi-route de Goolwa à Adélaïde. Nous avions chassé tout le jour et sans beaucoup de succès à travers une contrée misérable et stérile; notre patience était à bout comme nos forces. Les broussailles de gommiers, une incessante succession de coteaux poussiéreux, n'avaient été qu'imparfaitement compensés par quelques belles échappées et par une abondance de ces belles fleurs sauvages que l'Australie semble réserver aux parties de son sol les plus ingrates, lorsque soudain, au déclin du soleil, les tristes broussailles parurent s'évanouir et le spectacle qui s'offrit à nous ne ressembla à rien de ce que j'avais vu depuis mon départ d'Angleterre. Du haut de la colline où nous étions, on aperçoit une étendue de pays de plusieurs milles de rayon; et du nord au sud, de l'est à l'ouest, jusqu'à la mer qui borne l'horizon, ce ne sont que terres cultivées. À trente milles de là, les brumes d'une grande ville indiquent l'emplacement d'Adélaïde, et de tous côtés les flancs émaillés des légères collines, les clôtures qui s'étendent dans la plaine, les jardins bordés de haies, les vergers plantureux, les habitations confortables signalent la présence d'une race agricole active et industrieuse, qui a su échapper aux griffes du plus détestable des propriétaires, le gouvernement. Là des moissons verdoyantes dont la tendre coloration contraste avec les blondissantes céréales qui, semées en hiver, se parent BOUT la moisson prochaine; ici un champ fraîchement labouré dont les teintes sombres décèlent la richesse du sol; plus loin, des prés, des foins en meules embaument l'air, tout, en un mot, révèle un grand pays agricole.
Depuis longtemps mon regard ne s'était pas reposé sur une aussi grande étendue de terres cultivées. Ce fut comme la réalisation d'un rêve; car, à Sydney, pendant des années, je m'étais efforcé, dans mon humble sphère, d'attirer l'attention de mes voisins sur la possibilité d'entrer dans cette voie, avec un pays aussi plein de ressources que le leur, et de leur démontrer la nécessité d'en finir avec le vieux système de monopole et d'exiger du sol le meilleur produit possible. J'appuyais surtout, de mon mieux, sur la culture variée, l'extension des terres cultivées, du jardinage, le développement des vergers, les essais de viticulture; mais en vain, et ici je trouvais mes idées réalisées et les résultats pratiques de tout ce que j'avais prêché théoriquement.