J'allai aussi visiter la ville de Kiandra, qui est situé à environ deux kilomètres des plus beaux claims. Elle ne possède qu'un seul hôtel; il est tenu par un Yankee entreprenant qui se vante de pouvoir loger cent personnes. En y arrivant, je pus remarquer une vingtaine d'hommes qui, se précipitant sur un individu, lui coupèrent les cheveux, lui attachèrent les mains derrière le dos, et lui placardèrent sur les épaules un écriteau de voleur. La bande augmenta en un clin d'œil et deux cents personnes au moins furent à l'œuvre avant la fin de l'opération. Qui avec des courroies ou des étrivières, qui avec des sangles ou des ceintures, tous s'en donnaient à cœur joie sur les épaules du drôle. Je n'ai jamais entendu huer quelqu'un de la sorte; enfin quelques âmes charitables s'interposèrent, et le malheureux, étrillé de façon à s'en ressouvenir, put s'échapper.
.... Le dimanche qui, même dans les placers, devrait être un jour de repos, est ici le pire de toute la semaine: combats de chiens, boxes, querelles, jeu, ivresse, débauche de la plus honteuse espèce, tout est réservé pour le jour du Seigneur. Pendant tout le mois que je restai aux placers, je ne vis pas une seule fois célébrer le dimanche. Il faut reconnaître cependant que la nuit qui le suit et celle qui le précède sont les plus calmes de toute la semaine; on n'y entend pas surtout ces lamentables violons et autres instruments criards que la vieille Europe s'acharne à importer avec elle partout où elle va dresser son foyer ou sa tente!
Le district aurifère, l'Eldorado de la Nouvelle-Galles, s'étend sur les comtés de Murray, de Beresford, de Wallace et de Wellesley. Il forme une ligne onduleuse le long du thalweg des hautes vallées du Morumbidge et de la Snowy, creusées l'une et l'autre entre les Alpes australiennes à l'ouest, la chaîne côtière de la Nouvelle-Galles à l'orient, et descendant, la première au nord et vers l'intérieur du continent, la seconde au sud et vers le détroit de Bass. Au point de partage des eaux de ces vallées, je n'étais qu'à trois ou quatre jours de marche de la ville d'Eden et de Twofold-Bay, où j'étais sûr de trouver un prompt passage pour Sydney. Mais les aventureux habitants de Kiandra me parlèrent d'une route récemment frayée par quelques-uns d'entre eux dans la double direction de Melbourne et d'Adélaïde. Contournant par le nord-ouest la base des Alpes australiennes, elle aboutit à Albury sur le fleuve Murray, parcouru à cette époque de l'année par des bateaux à vapeur. Il y avait là une occasion tentante de voir les plaines de l'ouest, d'étudier les progrès de la colonisation le long des plus grands cours d'eau du continent australien et de vérifier les merveilles de cette Australie du sud, objet de tant de récits et de tant de jalousie de la part des vieux colons de Sydney...; j'y cédai.
Les Alpes australiennes. — Le bassin du Murray. — Ce qui reste des anciens maîtres du sol.
Pendant que mon wagon, mes bagages et la plupart de mes gens filaient vers Twofold-Bay, je leur tournai le dos en ne prenant avec moi que deux hommes, trois chevaux et une demi-douzaine de mâtins et de pointers que de pauvres diables de mineurs m'avaient cédés à grand prix, dans les diggings, et seulement pour m'obliger. Je m'acheminai, à petites journées, à travers les mille vallées qui rayonnent autour des flancs nord et nord-ouest des monts Kosciusko, Balh-Hill, Maragoura, Tennent, Talbingo et Manesranges, etc., et qui portent au Morumbridge et au Murray les eaux de ces Alpes des antipodes. Vous pouvez pointer sur la grande carte de Keith-Johnston la ligne semi-circulaire qui me conduisit de Cooma à Albury par Numit et Bago, localités bien peu connues de vos géographes. Cette ligne parcourt certainement quelques-uns des plus beaux sites que renferme le continent australien; car nulle part, sur cette terre, où la nature semble encore en travail de formation, on ne saurait trouver un ensemble aussi complet de vrais paysages, d'eau et de rochers, de montagnes, de gazons et de bois.
Aussi je me réserve de vous décrire une autre fois, et avec les détails qu'elle mérite, cette partie de mon voyage. Je ne veux aujourd'hui que vous retracer à la hâte les principales impressions qu'elle m'a laissées.
Il y a trente-six ans à peine que les premiers pionniers, partis de Sydney, pénétrèrent dans ces régions; il n'y en a pas vingt-cinq qu'elles furent explorées scientifiquement par Mitchell, et cependant il faudra moins de temps encore pour que l'état originel de la contrée ne se retrouve plus que dans le livre de ce voyageur. Bientôt les chercheurs d'or, les bushmen, la dent et le pied des troupeaux, la charrue et la hache du squatter auront tout changé,—je suis loin de dire tout embelli.
Australie du sud.—Types indigènes.—Dessin de G. Fath d'après Petermann.