Rives de l'Irawady, près des mines de rubis.—D'après H. Yule.
«Arrivé à la proximité d'une petite île qui partageait le cours du fleuve, le pilote se mit à pousser de toutes ses forces le cri tet! tet! tet! tet! et comme je lui en demandai la signification, il me répondit tranquillement qu'il appelait les poissons. Effectivement je ne tardai pas à voir bouillonner l'eau sur les deux côtés du bateau, puis surgir à la surface une masse serrée de gros poissons au nez blanc, ressemblant, par la forme de la tête du moins, au chien de mer, et dont plusieurs atteignaient trois et quatre pieds de longueur. J'en comptai plus de quarante autour du bateau, dressant presque verticalement hors de leur élément une moitié au moins de leur corps, et tenant leur bouche aussi ouverte que possible. Les gens du bateau, prélevant des poignées de riz dans les plats préparés pour leur propre dîner, s'empressèrent de les présenter à ces hôtes singuliers, et chaque poisson, dès qu'il avait reçu sa portion, plongeait pour l'avaler, puis se hâtait de reparaître le long du bord. Les bateliers continuaient leur incessant tet! tet! tet! et se penchant par-dessus le plat-bord, caressaient de la main le dos de ces heureux poissons, absolument comme on fait à des chiens favoris. Cette scène se prolongea pendant une bonne demi-heure de navigation, et le seul effet produit par le contact des mains des bateliers sur leurs aquatiques convives, me parut être une surexcitation d'appétit et de familiarité. On me dit que, durant le mois de mars, il y a dans ces parages une grande fête et un grand concours de gens. Chacun s'efforce alors de capturer un poisson, non pour en faire une friture ou une matelote, mais pour lui rendre la liberté dès qu'on lui a décoré le dos d'une couche bien appliquée de feuilles d'or, ni plus ni moins que si c'était une idole. En effet, je remarquai sur plusieurs poissons des traces de dorure. Jamais spectacle ne m'a autant amusé et intéressé que celui-là. J'aurais bien désiré enrichir ma collection ichthyologique d'au moins un spécimen de ces hôtes privilégiés du fleuve. Mais au premier mot hasardé à ce sujet, tous les assistants, saisis d'horreur, crièrent au sacrilége, et je crus prudent de me tenir coi et muet sur ce point.
Petite pagode à Mengoun.—D'après H. Yule.
«... Le lendemain, comme je revenais de visiter un gisement de houille peu éloigné du fleuve, j'aperçus en travers du sentier un grand serpent de l'espèce des hamadryades (genre naja). Un homme de ma suite, porteur d'un fusil à deux coups, se disposait à faire feu sur la bête, quand tous ses camarades l'arrêtèrent par un concert de gestes et de cris. Le serpent, mis en éveil par le bruit, leva la tête, nous regarda un instant, puis s'évada sain et sauf. Je demandai avec assez d'impatience au chasseur pourquoi il n'avait pas tiré sur ce reptile; la réponse me frappa, comme venant à l'appui d'un fait avancé par le naturaliste Mason dans son livre sur Tenasserim[12]; fait que j'avais jusque-là révoqué en doute. Mes gens affirmèrent que si le serpent avait été blessé, il nous aurait fait face et nous aurait poursuivis; qu'il valait donc mieux l'avoir laissé aller paisiblement. L'animal avait bien trois mètres de longueur.»
Grand temple de Mengoun, depuis le tremblement de terre de 1839.—Dessin de K. Girardet d'après H. Yule.