Le régiment birman, de garde à l'ambassade, et qui porte le nom de Leyta-gyoung, se forma pour nous escorter, mais nous n'avions pas gagné le lac que l'on nous annonça la venue de la procession chargée de la lettre royale; nous fîmes donc halte, mais avant qu'elle ne nous rejoignît, le soleil était couché.

La tête du cortége se composait de gens revêtus du plus fantastique costume de guerre, de quelques fantassins et de la musique. La lettre était portée par un makhangyi installé sur un éléphant caparaçonné d'un howdah doré et flanqué de deux grands boucliers d'or. Huit ombrelles dorées abritaient la lettre, qu'en ces occasions on ne confie pas à de hauts dignitaires, afin de rendre par là le respect que l'on témoigne à ce papier plus évident.

Paysans birmans en voyage.—D'après H. Yule.

Comme la nuit nous gagnait, et que nous avions plusieurs milles à franchir, l'ambassadeur proposa d'embarquer la lettre sur la chaloupe de la Zénobie, et de la suivre dans les canots des steamers qui se trouvaient sur le lac. On accepta; le woondouk prit le précieux papier des mains du vieux nakhangyi, et le remit à l'ambassadeur en lui disant: «Ceci est la lettre royale de Sa Majesté au gouverneur des Anglais.» L'ambassadeur la reçut, la passa au secrétaire, qui la déposa sur un plateau doré et la porta à bord de la chaloupe, où l'on arbora aussitôt le pavillon de la Compagnie des Indes.

L'enveloppe de ladite lettre, d'une apparence étrange, consistait en deux tubes d'ivoire longs de quinze pouces, enveloppés eux-mêmes dans un fourreau de velours écarlate et chargé de plusieurs sceaux représentant le paon et le palais sacré. L'ambassadeur en remit l'ouverture au moment où nous aurions quitté la frontière, et alors nous y vîmes que le roi avait évité toute allusion au traité qu'on avait présenté à sa signature, bien que le major Phayre eût espéré, d'après une conversation confidentielle avec le magwé-woongyi, que quelques mots d'explication auraient été donnés à ce sujet.

Le 22 octobre, nous dérapâmes enfin du mouillage où nous étions restés si longtemps, et notre petite flottille commença à descendre le fleuve. Le P. Abbona, MM. Camaretta, Spears, le vieil Arménien Makertich, le woondouk et le nanmadau Phra Woon insistèrent pour nous suivre au moins jusqu'à notre première station, où nous accompagna aussi le myo-woon d'Amarapoura, par ordre exprès de son souverain. Le bon vieux nanmadau Phra Woon, assis sur notre pont, ne cessait de compter les grains d'ambre de son petit rosaire, en répétant sans cesse d'une voix étouffée: Aneytya! Dokha! Anatta! mots palis qui expriment le caractère borné, transitoire, du bonheur terrestre, et le néant des affections humaines.

Une douzaine de bateaux de guerre nous fit ainsi cortége jusqu'au coucher du soleil, moment solennel où nous jetâmes l'ancre pour prendre un dernier congé de nos amis, dont les discours d'adieux nous touchèrent profondément. Le vieux Woon, s'essuyant les yeux avec les pans de son putso, nous déclara que sa femme ne se consolerait pas plus que lui du départ du major Phayre. «Je prierai Dieu journellement, ajouta-t-il, pour le major, pour le gouverneur général, pour votre souverain et pour vous tous enfin, demandant à sa toute-puissance de vous mettre à l'abri des maladies, des démons et de tous les malheurs possibles. Cette prière, je l'ai déjà faite ce matin avant de quitter la ville avec vous. Quand je vais y rentrer, le roi et la reine vont me demander, selon leur habitude, ce que vous avez dit et pensé. Que dois-je leur répondre?

—Que nous sommes tous on ne peut plus reconnaissants de la bienveillance dont Leurs Majestés ont comblé la mission pendant tout son séjour dans leurs États.» Telle fut la réponse du major, qui véritablement n'était que l'interprète fidèle des sentiments de tous ses compagnons. L'ancre fut ensuite levée et nous reprîmes notre voyage, non pourtant avant que le woondouk eût fait accepter à chacun de nous une énorme caisse de confitures birmanes.