Après avoir contemplé quelque temps ce spectacle si nouveau pour nous, nous continuâmes notre route pour Grass-Valley, où nous arrivâmes le surlendemain. Quoique plus considérable, ce placer avait le même aspect à peu de chose près que celui de Rough-and-Ready.
À peine étions-nous arrivés que nous fûmes entourés par un flot de curieux, nous regardant avec étonnement déballer notre précieuse machine; nous dressâmes aussi notre tente sous un massif de verdure qui nous fut indiqué par des Suisses, avec lesquels nous visitâmes le placer dans toute son étendue avant de nous livrer au repos dont nous avions tant besoin.
Vers minuit, nous fûmes tous réveillés par la tempête. La foudre grondait avec fracas, et sa voix altière se répercutant dans les échos des trois montagnes qui dominaient le placer, semblait plus terrible encore; notre tente résista au choc du vent, grâce à ses cordages neufs et à ses piquets de fer, mais non à la pluie qui s'infiltrait, fouettée par le vent, en masses épaisses, brouillard qui eut bientôt traversé nos couvertures et nos vêtements, et nous trempa jusqu'aux os. Le jour arriva enfin, et ayant allumé un immense feu avec les branches sèches que la tempête avait brisées, nous pûmes réchauffer nos membres engourdis; ce n'était pas tout, il fallait monter la machine et la faire fonctionner; dans ce but, nous choisîmes un claim[2], où nous fîmes nos premières expériences qui n'amenèrent aucun résultat satisfaisant. Enfin m'étant penché sur le récipient où était placé le mercure, je pus constater que l'or passait par-dessus sans s'y amalgamer; nous fûmes consternés à cette découverte et pensâmes, d'un commun accord, que notre mercure, que nous avions eu l'obligeance de prêter au capitaine de l'Isthmus pour remplacer le sien perdu pendant une tempête sur les côtes du Mexique, avait été détérioré; nous recommençâmes avec persévérance, mais chaque fois que nous passions le mercure à la peau de chamois, il n'y restait aucune parcelle d'or. Après avoir constaté généralement que la machine, par elle-même, était impropre au lavage des terrains aurifères, nous nous sentîmes plus ou moins découragés. Mes trois compagnons proposèrent de dissoudre la société, de partager le matériel et le reste des fonds qui se trouvaient en caisse; j'acceptai l'offre, heureux de pouvoir enfin vivre seul de cette vie d'aventure et de liberté à laquelle j'aspirais. Ces messieurs partirent donc pour San-Francisco, et moi je restai à Grass-Valley le temps nécessaire pour recueillir assez de poudre d'or, et me procurer ainsi les moyens de me livrer à la vie d'excursions que j'avais projetée.
La solitude. — Mineur et chasseur.
Grass-Valley. — Dessin de J. Pelcoq d'après un croquis de l'auteur.
Je me mis donc en quête des choses les plus nécessaires pour travailler; d'abord j'achetai d'un Américain qui retournait à New-York, une cabane et tous les outils à l'usage du mineur. Je choisis un claim dans le haut de la vallée, où j'étais seul avec mes pensées. Ma cabane n'était ni vaste ni élégante, mais elle était commode, ce qui était le principal pour moi; mes lecteurs ne seront peut-être pas fâchés d'en avoir la description. D'abord elle était située sur le bord gazonné et fleuri d'un ruisseau et adossée à un cèdre qui n'avait pas moins de vingt pieds de diamètre à sa base; ma villa, bien moins large ne mesurait pas huit pieds sur les quatre faces; sa maçonnerie consistait en branches de cèdre. Le toit était formé avec des planches du même bois, fendues à la hache, et qui, superposées les unes sur les autres comme des ardoises, me garantissait assez bien des intempéries de l'air. Au milieu j'avais un petit poêle de tôle, et pour batterie de cuisine un unique poêlon qui me servait aussi bien pour faire la soupe que pour rôtir mon gibier; dans le fond de la cabane était mon lit de camp, formé de quatre pieux enfoncés en terre, et joints par quatre traverses sur lesquelles était clouée de la toile; quant à la literie, elle se composait d'un sac de campement rempli de feuilles de chêne; au-dessus de ma couche, à la tête, était placée, comme une égide, une miniature représentant les traits d'un être chéri; de chaque côté étaient suspendus ma bonne carabine et mon revolver. Derrière ma cabane j'avais défriché un jardin que j'avais entouré d'une palissade de branches, et j'y avais semé des fleurs et des légumes de France, qui y poussaient merveilleusement; près du jardin il y avait un petit four haut d'un pied et demi, dans lequel je faisais du pain que je trouvais délicieux. Le mineur auquel j'avais acheté ma cabane m'avait cédé aussi quelques provisions englobant entre autres denrées une quarantaine de livres de farine avariée, mais qui n'en était pas moins d'une immense valeur pour moi. J'avais découvert à environ un mille de mon habitation une petite société de quatre mineurs canadiens d'origine française, avec lesquels je me liai bientôt d'amitié; quoique d'une éducation inférieure, c'étaient d'honnêtes jeunes gens; j'ai toujours eu à me louer des relations que nous eûmes ensemble et j'ai été assez heureux pour faire leur fortune. Je crois déjà avoir dit la composition de mon lit; or, un jour, par une belle après-midi de soleil, j'étais monté sur la colline, avec mon sac de campement et mon fusil sur l'épaule. Ayant trouvé une excavation remplie de feuilles sèches, j'y entrai jusqu'à la ceinture et me mis avec les pieds et les mains à en emplir mon sac; je revins à mon gîte après avoir tué sur la montagne quelque menu gibier. Quand j'y arrivai, il était nuit close, et après un léger repas je me jetai sur mon lit de camp. La fatigue amena bientôt le sommeil. Vers les trois heures du matin, quand le sommeil fut devenu plus léger, je sentis quelque chose qui parcourait mon lit de campement et qui remuait d'une manière peu rassurante; pensant que c'était un rat, je portai la main dessus au travers du sac, et, frissonnant d'horreur, je sentis la forme d'un serpent qui porta la tête vivement vers ma main; d'un bond je fus hors de ma case et me dirigeai vers celle de mes voisins les Canadiens, auxquels je racontai ma mésaventure, et les engageai à me suivre à ma cabane. Rentré avec eux, je vidai le contenu de mon sac, d'où je vis s'échapper un serpent à sonnettes de la plus belle venue, qui alla se cacher sous un tronc d'arbre abattu près de mon jardin. Je voulus en approcher pour le considérer à mon aise; mais le monstre oubliant que je l'avais réchauffé dans mon sein, se rua sur ma baïonnette que je lui présentais, et se mit à mordre le canon de mon fusil; craignant qu'il ne me mordît moi-même, je mis le doigt sur la détente de ma carabine, et le coup avant fait balle, il fut littéralement coupé en deux. Après l'avoir mesuré, nous pûmes constater sa longueur, qui dépassait quatre pieds deux pouces. Je lui coupai la queue à laquelle était adaptée une douzaine de petits grelots d'écaille, qui rendaient un son sec quand ils étaient mis en mouvement; c'est ce que l'on appelle vulgairement la sonnette du serpent.