Après être descendue par une pente douce au bord de la Vernaison, la route traverse ce torrent sur un pont de pierre d'une seule arche, puis monte aux Grands-Goulets le long et au-dessus de la rive droite. La longueur de cette rampe est de cinq mille cinq cents mètres; sa pente moyenne de cinq centimètres par mètre. À quinze minutes du pont se trouvent le presbytère et l'église, entourés de quelques maisons. Les autres habitations de le commune, assez éloignées l'une de l'autre, se cachent sous les arbres à fruits qui les protègent pendant l'été des rayons trop ardents du soleil. Les figues y mûrissent en plein vent et la vigne exposée au midi y produit un vin estimé. En gravissant cette longue rampe, presque toujours tracée en zigzag, on découvre sous tous ses aspects la vallée d'Échevis, dont le calme profond, et l'isolement complet, maintenant plus apparent que réel, font rêver une longue retraite dans ses solitudes les plus boisées avec un petit nombre d'amis préférés.

Quand on a atteint le dernier lacet, à une hauteur de six cents mètres environ au-dessus de la mer, de trois cents mètres au-dessus de la sortie des Petits-Goulets, on commence seulement à apercevoir l'entrée des Grands-Goulets, car la vallée, dans sa partie supérieure, incline légèrement à l'est. Le paysage prend alors un caractère plus grand et plus alpestre. Toute culture a disparu. D'immenses parois de rochers, ici grises, là jaunâtres, dominent la route d'où l'on découvre comme d'une terrasse la Vernaison qui se brise en écume à une grande profondeur contre les blocs de pierre qui interceptent son cours. Sur la rive gauche, de beaux massifs de pierre, aux formes et aux accidents bizarres, se dressent presque à pic au-dessus de bois escarpés. Avant de pénétrer dans la gorge mystérieuse dont on ne voit encore que l'ouverture, il faut traverser un premier tunnel de soixante mètres environ de longueur. Ce souterrain est précédé et suivi de remarquables travaux d'art. Sur ce point, en effet, le rocher surplombait tellement que toute base manquait aux ingénieurs; ils durent donc creuser dans cette paroi,—plus éloignée à son extrémité inférieure qu'à son extrémité supérieure de la paroi qui lui fait face,—des trous profonds destinés à recevoir les barres de fer qui supportent le tablier de la route; espèce de pont latéral ainsi suspendu sur l'abîme. Tout en admirant l'œuvre de la nature, on ne peut s'empêcher de songer avec émotion à l'audace et à l'adresse qu'ont déployées dans ce curieux passage les ouvriers mineurs pour accomplir la tâche difficile et périlleuse dont ils s'étaient chargés. On les descendait du haut de la montagne au fond, ou plutôt au milieu, du précipice, avec des cordes auxquelles étaient attachés deux bâtons en croix qui leur servaient de siége. Sur ce frêle support, ils flottaient en l'air comme des moucherons suspendus à un fil, et se balançaient au-dessus du torrent, essayant d'atteindre, dans un de leurs élans, sous l'espèce de grotte que formait le rocher, une aspérité assez saillante pour qu'ils pussent s'y cramponner. Après avoir ainsi conquis, au risque de leur vie, une base solide d'opérations, ils y plantaient un crochet de fer auquel ils s'amarraient, et commençaient aussitôt à creuser des trous de mines. «Les mineurs qui préparaient ainsi les chantiers avaient acquis une telle habitude de ce genre de travail, a dit un des ingénieurs, que, vers la fin de l'entreprise, ils ne prenaient même plus la peine, quand ils avaient mis le feu à une mèche, de faire remonter la corde à laquelle ils étaient attachés; ils se contentaient de frapper le rocher du pied avec assez de force pour aller presque toucher la paroi opposée, et, pendant cette émouvante excursion dans le vide, la mine avait le temps de produire son effet; à leur retour, tout danger avait disparu. Une fois, cependant, une pierre coupa, comme l'eût fait un couteau, la corde de l'un de ces imprudents travailleurs qui tomba dans l'abîme, d'où ses camarades ne retirèrent quelques heures après qu'un cadavre défiguré.»

À partir de ce point, les travaux d'art se multiplient tellement, que leur simple énumération deviendrait fastidieuse. Ce ne sont plus que tunnels, galeries, encorbellements, pour me servir de l'expression technique. La gorge se rétrécit. De distance en distance on aperçoit au fond de l'abîme, à cent cinquante mètres au-dessous de soi, dans une sinistre obscurité, l'écume blanche de la Vernaison qui continue sans repos son œuvre de percement; d'autres fois on entend mugir le laborieux torrent sans le voir, tant les ténèbres où il se cache sont profondes. Des deux côtés de la route, entre les tunnels, se dressent, à une grande hauteur, de magnifiques rochers aux superbes teintes d'un gris bleuâtre, complètement dépourvus de végétation, et dont les échos répètent incessamment les plaintes lamentables des eaux. Ici, une petite cascade tombe en se jouant capricieusement dans le gouffre qui dérobe ses derniers ébats aux regards du voyageur attristé de sa fin précoce; là, des tapis de mousse et des bouquets d'arbustes voilent avec un art charmant la nudité trop crue de la pierre; ailleurs, dans un détour, on embrasse d'un coup d'œil la gorge que l'on a déjà parcourue et celle où l'on va s'engager. Le passage le plus saisissant est celui que représente notre dessin (voir la page [372]). On s'est rapproché du torrent qui se calme ou plutôt qui n'est pas encore devenu furieux; mais les deux parois se resserrant encore plus, on pourrait craindre qu'elles ne finissent par se toucher. Il a fallu faire passer la route de la rive droite sur la rive gauche. Au delà du pont, les tunnels, devenus plus nombreux, se succèdent à de plus courts intervalles. Même dans le milieu du jour, quand le ciel est sans nuages, une faible lumière se glisse à peine à travers les branches des arbustes qui sont parvenus à croître sur les escarpements des rochers que l'homme a su percer aussi pour s'ouvrir un passage. Si le soleil a disparu derrière un épais rideau de vapeurs, une nuit presque complète règne au fond de cette solitude où la voix gémissante du torrent couvre tous les autres bruits de la terre. On ne peut se défendre d'une émotion indéfinissable.... Malgré les beautés merveilleuses de ce paysage, peut-être unique, on se sent presque fatigué d'admirer; on éprouve le besoin de respirer un air plus libre, de revoir le soleil, des arbres, de la verdure, des êtres animés; on se trouve heureux enfin quand, au sortir d'un dernier souterrain, on débouche dans une vallée supérieure brillamment éclairée, dont les versants boisés sont éloignés l'un de l'autre de plus d'un kilomètre, et dont les terres cultivées témoignent de la présence de l'homme.... À deux cents mètres plus loin, en se retournant, on aperçoit à peine dans la montagne l'ouverture des Grands-Goulets, à demi cachée par des guirlandes de broussailles....

IV

Les gorges d'Omblèze.

Des Grands-Goulets, on peut aller à Die par la Chapelle-en-Vercors, le col de Rousset et Chamaloc; mais la route de voitures n'est pas encore terminée, car on doit percer un tunnel de quatre cents mètres dans la montagne de Rousset. Si intéressante d'ailleurs que soit cette route, il me faut suivre mon habile dessinateur, M. A. Muston, par un autre chemin plus curieux pour les artistes. Cette fois nous partirons, non de Pont-en-Royans, mais de Saint-Jean-en-Royans, chef-lieu de canton de deux mille sept cent trente et un habitants, qui n'est éloigné de Pont que de deux heures à pied, et qui appartient déjà au département de la Drôme.

Saint-Jean-en-Royans n'a de remarquable que sa situation sur la Lyonne, les trois arbres de liberté—des peupliers—qui ombragent l'abondante fontaine de sa place principale, et ses magnifiques noyers dont les produits s'exportent à l'étranger, surtout dans le nord de l'Europe.

À une heure environ de Saint-Jean, quand on a dépassé Oriol et Saint-Martin-le-Colonel, la vallée de la Lyonne, moins riante et plus resserrée entre des montagnes plus hautes, devient plus pittoresque et plus sauvage. Bientôt elle se bifurque. Du sud descend la Lyonne de Bouvante: notre route remonte, en se dirigeant au sud-ouest, la Lyonne de Léoncel, qui roule ses belles eaux dans une longue gorge droite, presque partout stérile et nue. Jadis d'admirables forêts couvraient entièrement ces pentes aujourd'hui dépouillées de végétation; mais ils sont depuis longtemps tombés sous la hache du bûcheron, tous les arbres qui, abattus et transportés dans la plaine, pouvaient produire le plus faible bénéfice. L'exploitation de ceux qui restent debout sur des hauteurs d'un accès difficile serait trop coûteuse, aussi les respecte-t-on encore.

Cette gorge un peu triste aboutit à un vallon également nu, mais tapissé en partie de belles prairies, au milieu desquelles s'épanouit à l'aise le petit village de Léoncel, peuplé seulement de quatre cent quarante-cinq habitants (voy. la gravure, p. [388]). Une abbaye de l'ordre de Citeaux avait été fondée au douzième siècle dans ce vallon alors entièrement boisé. Il n'en reste aujourd'hui que des ruines, assez belles toutefois pour avoir mérité d'être classées parmi les monuments historiques de la France. Les derniers débris de l'église, entretenus avec soin, servent de succursale. Un autre village, situé sur notre route, à deux kilomètres de Léoncel, témoigne encore par son nom de l'importance qu'eut cette antique abbaye: il s'appelle la Vacherie. Les moines avaient en effet établi sur ce point une grande ferme dont le nom seul a subsisté.

À cent mètres environ de la Vacherie, on voit se développer sur la droite une route de voitures qui décrit de longs lacets. C'est la route de Chabeuil par Peyrus. Bien que nous allions à Die, c'est-à-dire dans une direction opposée, nous descendrons pendant quelques instants cette route pour contempler l'admirable vue que l'on découvre du haut des pentes abruptes qui dominent la grotte ou balme du Pialoux (voy. p. [389]).