Peu de temps, en effet, après être sortie des gorges d'Omblèze, la Gervanne, parvenue sur le bord d'un escarpement de quarante mètres de hauteur environ, s'élance d'un bond dans l'abîme où ses eaux, tout à l'heure si calmes sous un épais berceau de saules, se brisent en écume avec le bruit de la foudre. Cette belle cascade se nomme la Druïse. Quelle description pourrait valoir la gravure qu'en ont faite, d'après un dessin de M. A. Muston, MM. Français et Lavieille (voir page [393])?

Au-dessous de la Druïse, la vallée de la Gervanne, plus large, devient par conséquent moins intéressante; mais, en revanche, deux curieuses montagnes en forment les deux versants: l'une, celle de la rive gauche, domine le village d'Ansage qui lui a pris son nom; l'autre, celle de la rive droite, s'appelle le Velan et porte sur ses flancs herbeux et boisés le village de Plan-de-Baix. Ces deux montagnes se distinguent de toutes celles que nous avons vues jusqu'ici par les crêtes abruptes, les arêtes vives des grands et beaux rochers arides de leur sommet; quand le soleil les dore de ses plus chauds rayons, leur couleur éclatante fait un contraste saisissant avec les teintes, plus foncées et plus pâles tout à la fois, des tapis de gazon ou des bois qui s'étendent en pente douce de leur base jusqu'au fond de la vallée.

Le Velan ne doit pas seulement nous attirer par lui-même de son côté, bien qu'il ne soit pas sur notre route. Au-dessus et au-dessous de Plan-de-Baix, nous avons, comme en témoigne la gravure de la page [394], deux excursions à faire: l'une au château de Montrond, l'autre aux sources du Ruïdoux. Le château de Montrond, dont l'histoire m'est restée inconnue, malgré mes recherches, n'est plus qu'une ruine entourée de vieux arbres. On y arrive par un plateau d'un accès facile, d'un aspect riant, mais, des fenêtres de la façade opposée à celle de la porte d'entrée, on domine les rochers abrupts et sauvages au pied desquels coule la Gervanne. Le Ruïdoux est un ruisseau qui sort d'une grotte à la base d'un escarpement aride, et qui coule dans une gorge profonde que côtoie la route de Beaufort. Ce chef-lieu de canton (voir la gravure de la page [392]) est trop éloigné de Plan-de-Baix pour que nous allions le visiter. D'ailleurs, la route n'est pas seulement longue, elle manque d'intérêt; et Beaufort, qui n'a conservé que des débris insignifiants de son ancien château fort et de ses vieilles fortifications, n'aurait rien à nous montrer que sa belle situation au-dessus de l'étroite vallée de la Gervanne. Retournons donc à la Druïse et franchissons la Gervanne, près des moulins, pour monter, par une pente assez roide et rocailleuse, au hameau d'Ansage, puis, au delà d'un petit plateau, sur la montagne de Birchos, que la carte du Dépôt de la guerre appelle les Berches.

Après avoir dépassé plusieurs petits vallons gazonnés, on contourne l'extrémité supérieure d'un bassin plus considérable et plus profond, la vallée d'Eyglui ou du Cheylard, et, laissant cette vallée à sa droite, on monte par des terrains rocailleux jusqu'à un petit col d'où l'on aperçoit tout à coup sous ses pieds une autre vallée, celle dans laquelle nous allons descendre par le hameau des Petites-Vachères. Cette vallée, c'est la vallée de Quint. La Suze, qui l'arrose et qui se jette dans la Drôme à Sainte-Croix, prend sa source au Pas de l'Infernay dont le signal atteint dix-sept cent trois mètres. L'attention est surtout attirée par les montagnes, très-extraordinaires de formes et de couleurs, au-dessus desquelles se dressent dans le lointain le mont Glandaz et le grand pic de Saint-Géniz. «C'est, en effet, selon l'expression pittoresque de M. A. Muston, qui les a aussi bien décrites que dessinées, une véritable bataille de montagnes, saisie dans son tumulte et immobilisée dans son mouvement le plus impétueux.» (Voir la gravure de la page [377].)

À l'entrée de la vallée de Quint où nous nous dirigeons, s'élève une colline isolée qui semble la barrer, et dont la Suze est obligée de contourner la base avant de pouvoir se jeter dans la Drôme. Cette colline, qui porte le village de Sainte-Croix, a joué un rôle important dans l'histoire militaire du Diois. Le château fort en ruines que l'on aperçoit à son sommet (voir la gravure de la page [376]) avait été bâti par les Romains pour protéger leurs communications sur la route de Vienne à Milan, qui traversait le mont Genèvre, et mettre en même temps Die, la capitale des Voconces (dea Vocontia), à l'abri d'une attaque des peuplades voisines. Il appartint longtemps aux empereurs d'Occident. En 1215, l'empereur Frédéric II le donna aux évêques de Saint-Paul-Trois-Châteaux; mais, vers la fin du treizième siècle, la maison de Poitiers le possédait. Pendant les guerres de religion, les catholiques et les protestants l'occupèrent tour à tour. Ces derniers le gardèrent jusqu'à la prise de la Rochelle. Richelieu, les en ayant expulsés, le fit démolir. Sa forte position témoigne seule maintenant de son importance passée, car les ruines ne se composent que de quelques fragments de murailles. Le vaste bâtiment qui attire les regards au milieu du village de Sainte-Croix n'est point un château moderne, construit dans une situation plus facilement abordable après la destruction de la vieille forteresse romaine et féodale; c'est un couvent d'Antonins, supprimé avant la Révolution, et dont les biens avaient été donnés à l'ordre de Malte. Des belles terrasses de ce monastère, transformé en ferme, on découvre une jolie vue sur la vallée de la Drôme, qui décrit une courbe elliptique de Sainte-Croix jusqu'à Pontaix.

Pour aller visiter Pontaix (voir la gravure page [380]), situé à deux kilomètres en aval de Sainte-Croix, il nous faudrait descendre la vallée de la Drôme en suivant la rive gauche de la rivière. Nous allons au contraire la remonter jusqu'à Die. D'ailleurs Pontaix est aussi mal bâti et aussi malpropre que pittoresquement situé.

Le petit bassin qui commandait la forteresse de Sainte-Croix aboutit, en amont de l'embouchure de la Suze, à un défilé au sortir duquel on découvre devant soi le vaste et beau bassin de Die (voir la gravure de la page [377]). Nous revoyons de plus près et mieux dégagées quelques-unes des montagnes que nous avons déjà remarquées au col des Vachères. Le mont Glandaz se distingue entre toutes ces montagnes par son étendue, sa forme et sa couleur. On chercherait en vain dans toute la chaîne des Alpes une masse de rochers aussi étrangement singulière. Elle ressemble en effet à une immense forteresse flanquée de tours et de bastions. À la gauche de ces hautes parois verticales qui dominent le Val Croissant, caché derrière un chaînon de collines, se dressent les deux pointes de la Dent de Die, au pied de laquelle passe la route du Monêtier de Clermont; le Grand-Weymont se montre quand le temps est clair au-dessus du pic de Chamaloc. Enfin, au delà du plateau supérieur du Vercors, le pic de Saint-Génix, dont le signal atteint quatorze cent soixante-six mètres, domine la vallée de Quint.

V

Die. — La vallée de Roumeyer. — La forêt de Saou.

Die est, à certains égards, une ville heureuse entre toutes les villes: elle occupe une agréable situation, sous un climat tempéré, dans une vallée aussi riante que fertile; elle contemple à son aise de belles montagnes assez éloignées de son territoire pour qu'elle n'ait jamais à souffrir de leur ombre; une rivière suffisamment abondante l'arrose; ses vignes produisent un petit vin blanc, une clairette justement célèbre, qui, au charme piquant du Champagne mousseux, unit un caractère plus inoffensif. Elle possède un assez grand nombre d'antiquités pour se distraire à perpétuité par l'étude de ces respectables débris du passé, quand elle sera rassasiée de tous les bienfaits dont la nature s'est plu à la combler; et cependant cette cité, trop favorisée du ciel, n'a jamais joui d'un bonheur complet. Au lieu de se laisser vivre au jour le jour, en admirant les délicieux et beaux paysages qui les entouraient de toutes parts, en dégustant, dans un doux far niente, sous leurs fraîches tonnelles, l'excellent vin qu'ils avaient l'inappréciable chance de pouvoir récolter sans trop de fatigue, en se livrant même, si l'envie les en eût pris, à des discussions historiques et archéologiques, ses habitants n'ont jamais laissé échapper une occasion de se quereller, de se battre, de s'égorger; que dis-je? dès qu'elle leur manquait, ils s'empressaient de la faire naître. L'homme est trop souvent inquiet, maladroit, pour ne pas dire sot, envieux, entêté, vindicatif, dominateur. L'histoire de Die servira-t-elle de leçon à d'autres villes? J'en doute; mais, pour justifier mes reproches, je vais essayer de la raconter le plus brièvement que je pourrai.