ils parlent le français avec les étrangers, et ils le comprennent tous. On ne court même plus la chance d'éprouver, en visitant leur curieux pays, des impressions de voyage semblables à celle que racontait Racine à son ami la Fontaine en 1661, dans son voyage de Paris à Uzès.
«J'avais, dit-il, commencé dès Lyon à ne plus guère entendre le langage du pays, et à n'être plus intelligible moi-même. Ce malheur s'accrut à Valence, et Dieu voulut qu'ayant demandé à une servante un pot de chambre, elle mit un réchaud sous mon lit. Vous pouvez vous imaginer les suites de cette maudite aventure, et ce qui peut arriver à un homme endormi, qui se sert d'un réchaud dans ses nécessités de nuit....»
La forêt de Saou.—Dessin de Sabatier d'après M. A. Muston.
VI
Le col de la Cochette.
Une nuit du mois dernier, à mon retour de Grenoble, je fis un rêve singulier. Un Génie venait de me donner un talisman qui me permettait de ressusciter un mort pendant vingt-quatre heures. Mon choix avait été bientôt fait. J'étais allé, sans perdre une minute, réveiller le grand saint Bruno au fond de sa tombe, et je l'avais prié de m'accompagner incognito à la Grande-Chartreuse. Je me promettais une joie enfantine de jouir de ses surprises; tout ce qu'il verrait, tout ce qu'il entendrait, seulement le long du chemin, lui causerait, me disais-je, un tel étonnement qu'il refuserait d'en croire ses yeux et ses oreilles. Nous eûmes ensemble la conversation suivante, dès que nous approchâmes de Fourvoirie:
SAINT BRUNO. Dites-moi, je vous prie, mon cher guide, quel est ce grand bâtiment qui s'élève sur la droite de notre route?
MOI. C'est un entrepôt de liqueur.