SAINT BRUNO. Où donc, monsieur?
MOI. Dans le couvent, mon révérend père. Vos descendants se sont toujours distingués par leur hospitalité. En tout temps ils ont bien accueilli les fidèles ou les simples curieux qui venaient leur rendre visite. Depuis que le tourisme (excusez-moi, c'est un mot moderne que vous ne devez pas comprendre) est devenu à la mode, le nombre de leurs hôtes s'est accru dans une telle proportion que souvent ils sont fort embarrassés pour les loger. Une nuit de cette année, ils ont pu donner des lits à deux cent cinquante individus. L'entrée du couvent reste interdite aux femmes; elles dînent et couchent dans un bâtiment séparé habité par des religieuses. L'inconvénient grave de cette situation, c'est la nécessité où se voient aujourd'hui les Chartreux de recevoir indistinctement toutes les personnes qui se présentent à la porte du monastère. Or, parmi leurs innombrables visiteurs, se trouvent des individus indignes d'un tel honneur et qui en abusent! En outre, quand les Chartreux, privés désormais de toutes leurs propriétés productives, ont, pour ne pas déroger à leurs nobles habitudes, résolu d'accorder l'hospitalité à tous les étrangers, quelles que fussent leur nationalité, leur condition, leur religion, leur profession, leur moralité, ils ont dû forcément leur demander au départ une certaine rétribution. Cette rétribution est assurément toujours trop faible, mais les voyageurs mal élevés qui la payent sans réflexion, ceux surtout qui n'auraient jamais dû entrer dans ce saint lieu, s'imaginent trop souvent être par cela seul autorisés à faire entendre, comme dans une auberge, des réclamations exagérées ou des plaintes ridicules....
SAINT BRUNO. Aucun étranger ne devrait pénétrer dans le couvent, ni le jour ni la nuit.
MOI. Y pensez-vous, mon révérend père? Vous seriez actuellement à la tête de l'ordre que vous ne pourriez mettre ce principe en pratique. Vous refuseriez de recevoir, je le veux bien, les simples touristes qui viendraient seulement admirer les sévères beautés de la solitude où jadis vous avez dit au monde un adieu éternel; mais repousseriez-vous les fidèles dont les âmes souffrantes ou troublées auraient besoin de vos consolations et de vos conseils pour reprendre confiance en la bonté du Tout-Puissant et se raffermir dans la voie du devoir? Évidemment non. Comment choisir, d'après leur apparence extérieure, à moins d'être doué d'une intuition divine, entre tous ceux qui se présenteraient sous un prétexte ou sous un autre? Laisseriez-vous mourir de fatigue, de froid, de soif et de faim, sous les murs du monastère, le voyageur que la tempête, si fréquente dans vos montagnes, aurait surpris au milieu des forêts voisines, et qui, après avoir longtemps erré à travers les sapins, arriverait mouillé jusqu'aux os, épuisé d'émotions et d'efforts, mourant d'inanition, à l'asile où l'aurait guidé une lumière libératrice?... Je comprends et je respecte votre silence. Si vous n'osez pas me répondre, c'est que dans ces diverses circonstances, vous ouvririez votre demeure et votre cœur à tous ceux qui solliciteraient de votre bonté, de votre dévouement, un secours physique et moral. Écoutez le court récit que je vais vous faire et vous reconnaîtrez avec moi que vos successeurs sont vraiment dignes de vous.
Il y a quelques années, la cohue de badauds que l'on rencontrait déjà sur cette route, alors ouverte seulement aux piétons et aux bêtes de somme, avait fini par m'impatienter. Cette foule vulgaire, qui ne sait ni regarder ni comprendre la nature, ou qui n'a aucun sentiment religieux, et qui monte à la Grande-Chartreuse comme elle irait au parc d'Asnières, uniquement parce que c'est la mode d'y monter, me donnait des crispations de nerfs dont je souffrais trop pour pouvoir admirer les magnifiques tableaux que formaient, sous mes yeux ravis, les arbres, les rochers, la route et le torrent. Je résolus de chercher, pour mon pèlerinage annuel, un chemin moins fréquenté, fût-il moins beau. Un de mes bons amis du Dauphiné, le docteur E..., m'offrit de me conduire par les cols de la Charmette et de la Cochette. «Nous étions sûrs, me dit-il, de jouir, dans une solitude complète, des innombrables beautés de ce passage; car ce chemin, presque inconnu, est peu fréquenté, et le col escarpé de la Cochette ne peut être escaladé que par des piétons exercés aux courses de montagnes; les mulets ne sauraient y passer.» Je m'empressai d'accepter. Nous partîmes donc, accompagnés de sa femme et de ses deux filles. Malheureusement le docteur, qui est la personnification du dévouement, avait cru devoir sacrifier une partie de sa matinée à une pauvre femme malade. Il était neuf heures quand nous quittâmes le village de Saint-Robert, situé sur la route de Lyon, à six kilomètres de Grenoble, pour monter à Proveysieux. Plus malheureusement encore, nous rencontrâmes le curé de ce dernier village, et, malgré les protestations du docteur, qui avait déjà fait plusieurs fois cette belle course, il persuada à Mme E.... que trois heures devaient nous suffire pour aller à la Grande-Chartreuse; or, il nous en fallait au moins encore sept. On se reposa trop souvent pour jouir des paysages charmants et variés que nous offrit le chemin: là, un ruisseau qui bondissait de roche en roche, sous des arbres touffus, ou qui serpentait mélancoliquement à travers une jolie prairie; ici, des grottes nombreuses, percées dans les flancs arides d'une montagne chenue; derrière nous, au delà de la longue et gracieuse vallée de Proveysieux, entre le casque de Néron et Rochepleine, tout un monde de cimes lointaines; plus loin, au-dessous du col de la Charmette, un hardi promontoire de rochers tout couvert de sapins séculaires, comme l'abîme imposant qu'il domine; plus loin encore, un petit vallon solitaire, dont les herbes et les fleurs s'élevaient jusqu'à la ceinture. La montée du col de la Cochette fut un peu pénible. On se reposa; puis il fallut gravir une aiguille voisine pour découvrir un splendide point de vue. Au sortir des forêts, où le sentier est fort roide, on rencontre une si ravissante prairie qu'on est toujours tenté de faire une courte halte sur ses épais tapis de gazon. D'ailleurs n'est-il pas nécessaire d'achever ses provisions? À quoi bon se fatiguer plus longtemps à les porter? N'aperçoit-on pas les clochers du monastère? Le jour commence à baisser! Qu'importe? le couvent est en vue! pourquoi se presser? Nous ne hâtâmes donc point le pas, et, quand nous atteignîmes les prairies de Vallombrée, la nuit y était aussi arrivée. Nous avions à traverser, pour descendre au Guiers, une épaisse forêt de sapins. À peine nous fûmes-nous engagés sous cette voûte sombre que le sentier nous manqua. Nous nous jetâmes sur la gauche, afin de ne pas prendre à droite un chemin qui devait nous conduire à la porte du désert. Le lit alors desséché d'un torrent nous parut être le sentier que nous cherchions. Nous le descendîmes, mais nous ne tardâmes pas à reconnaître notre erreur; car nous étions obligés de nous laisser glisser de bloc en bloc, et nous entendions déjà, à l'extrémité inférieure de ce couloir escarpé formé par les eaux, le Guiers se briser avec un fracas étourdissant contre les rochers qu'il roule depuis des siècles. L'obscurité était profonde; le froid devenait très-vif. Notre inquiétude croissait de minute en minute. Que faire? Continuer à descendre, c'était se vouer à une mort presque certaine; remonter jusqu'à la prairie, il n'y fallait pas songer. Nous eûmes un moment l'idée de bivaquer, mais nous n'avions ni vivres pour ranimer nos forces épuisées, ni vêtements pour nous garantir de l'humidité glaciale de la nuit, et nous étions déjà affamés et tout mouillés de sueur. Une simple halte eût été surtout pour les deux jeunes filles un véritable danger.
En vain j'appelai du secours de toutes mes forces; en vain je fis retentir tous les échos de la forêt d'un cri prolongé bien connu des montagnards. Le torrent qui menaçait de nous engloutir répondit seul à mon appel. Je tentai un dernier effort; abandonnant un moment mes compagnons, je me lançai résolument à travers les ténèbres dans la direction où j'espérais retrouver le sentier perdu. Cette fois j'eus le bonheur de réussir, et bientôt nous fûmes tous cinq réunis dans la bonne voie. Mais le plus difficile restait encore à faire. Il fallait dans cette forêt même franchir le Guiers sur un vieux pont de pierre, construit en dos d'âne à une assez grande élévation au-dessus du torrent, et fort insuffisamment garni de parapets. Or, ce pont nous ne pouvions pas le trouver. Toutes les allumettes dont nous étions porteurs avaient été inutilement brûlées. Nous sondions le terrain à droite et à gauche pour ne pas nous précipiter dans les Guiers, et nos bâtons ferrés s'enfonçaient d'un côté dans le vide. Nous ignorions alors que le pont fût en biais. Jamais, je crois, voyageurs attardés n'ont été égarés, dans une obscurité plus profonde. Enfin à une nouvelle tentative mon bâton alla chercher si bas un point d'appui qu'il n'en rencontra plus. Je tombai avec lui dans l'abîme. Mes amis me crurent perdu. Par bonheur un bloc de rocher m'arrêta; mais, comme je ne voyais pas le danger que je courais (j'en frémis plus tard quand je vins au grand jour explorer ce terrible passage), je n'eus aucune frayeur, et, en me relevant, j'aperçus l'arche du pont qui se dressait à sept ou huit mètres au-dessus de ma tête. Le torrent franchi, nous étions sauvés. Toutefois il y avait encore un long trajet à parcourir avant d'atteindre le couvent. Les émotions que nous avions éprouvées, plus pour les autres que pour nous-mêmes, avaient doublé notre fatigue. Onze heures sonnaient quand nous frappâmes à la porte du monastère. Nous avions, tous cinq, grand besoin d'un bon souper, d'un grand feu, de quelques verres de liqueur et d'un lit.... et pourtant le temps était beau. Si vous nous aviez entendus, mon révérend père, ne seriez-vous pas venu nous ouvrir, et, si vous étiez venu nous ouvrir, auriez-vous refusé de nous recevoir malgré le règlement qui fixe à huit heures, je crois, la fermeture définitive des portes? Non certainement. On nous entendit, on nous ouvrit, on s'empressa de nous offrir tout ce dont nous avions besoin, et nous en conserverons une reconnaissance éternelle. Cependant, je l'avoue entre nous, chaque fois que j'entre dans la salle des voyageurs, que je vois l'excellent frère Gérasime vendre des caisses de liqueurs, faire faire l'addition des voyageurs qui fument leur cigare en soldant leur compte, à côté d'une affiche jaune indiquant le service des omnibus de Saint-Laurent-du-Pont à la Grande-Chartreuse et la marche des trains du chemin de fer de Paris-Lyon à la Méditerranée, j'éprouve quelques-unes des émotions qui ne manqueront pas de vous troubler lorsque nous arriverons tout à l'heure au couvent....
La gorge de Trente-Pas.—Dessin de Karl Girardet d'après M. A. Muston.
.................